Ensauvagement de la jeunesse: Revers d’une société occidentale barbare

Trente ans après La Haine, le mot « ensauvagement » revient partout. Et si cette violence n'était que le reflet d'une autre, bien plus grande ?

« Il n’y a ni mauvaises herbes ni mauvais hommes. Il n’y a que de mauvais cultivateurs » - Victor Hugo.

Ensauvagement.

A répétition sur les plateaux télé, dans les débats politiques ou à laradio.

Ce mot, si vidé de sens, pour catégoriser la violence d’une catégorie, celle des jeune racialisés.

Utilisé à tout-va, on en perd le sens.

L’ensauvagement, c’est « le processus de régression vers un état de sauvagerie ou de barbarie. » L’ensauvagement, c’est aussi « le phénomène par lequel des individus ou espèces retournent à un état sauvage après une période de domestication. » Quel oxymore !

Sauvage parce que domestique. Ensauvagé parce que domestiqué.

Mais qu’est-ce cette domestication ? Et cette régression vers un état sauvage ? Qu’est-ce que cela veut dire dans la bouche de ceux qui prononcent ce mot sans cesse ? La domestication, c’est « la mise au service de l’homme de quelque chose ». Et la régression, c’est « revenir en arrière ».

Alors si ces jeunes sont ensauvagés, cela veut dire qu’ils reviennent en arrière, à un stade qu’ils auraient déjà connu. Pour retourner en arrière, il faut d’abord avoir été en avant. L’avant c’est être domestiqué , c’est être le sujet d’exploitation de l’homme. Et l’arrière, c’est donc, le sujet avant d’avoir été exploité.

Le jeune ensauvagé ne serait donc qu’un animal qu’on aurait exploité, mis au service de l’homme blanc et qui aurait décidé de revenir au temps où il n’était qu’un animal sans exploitation.

Mais où est l’humanité dans ces mots plus violents les uns que les autres ?

« Le maquillage civilisationnel maintient l’illusion » - Louisa Yousfi

Les jeunes qu’on dit ensauvagés sont dépossédés de leur humanité par les mêmes personne qui leurs reprochent d’en manquer. L’ensauvagement, c’est leur réponse à cette domestication qu’on dépeint comme de “l’intégration”.

Ce trompe-l’œil, cette rose dans un jardin d’orties, cette centralité d’une intégration du « jeune racisé » est le mythe qui semble tenir l’illusion de la civilisation.

On répète à ces jeunes : « Intègre-toi, tu verras, tout ira bien ». On les biberonne à ce discours alorsque l’issue reste, intégration ou pas, la même.

Tu ne seras jamais assez bien pour eux.

Dés la naissance, ton destin est scellé.

Si tu es racialsé, tu pars avec une balle dans le pied. Dans le conscient collectif occidental, peu importe que tu sois né sur le même territoire, tu restes étranger.

On ne te graciera jamais du sentiment d’appartenance, ton identité restera réductible, réductible à celle d’une bête.

A l’école,tu seras celui pointé du doigt même si tu t’efforces de lever le doigt.

Face àl’employeur, ton CV passera à la trappe, on ne verra que ton nom et ce sera assez pour te mettre dans la pile du « non ».

Face à l’agent immobilier, ton visage sera assez pour offrir à celui à la peau pâle, cet appartement que tu désires tant.

Face à la police, tu resteras celui qu’on contrôle au faciès, celui qu’on traque dans la rue, celui qui se reçoit des coups de matraques, celui qu’on tue.

Quand on te violente systémiquement, systématiquement, dans ton propre quartier, que fais-tu face à cela ?

A ces jeunes, il ne reste aucune perspectives de vie.

Leur vue entravée des tours qui les entourent, les stagne au même endroit.

Et quand on répète à quelqu’un qu’il est mauvais, il finit par l’assimiler. En ressort une sorte de prophétie autoréalisatrice. A force de dire à cette jeunesse et au monde qu’elle est dangereuse, qu’elle fait peur, elle finit par le devenir. A force d’être persécutée, la jeunesse racialisée répond avec ce qu’il lui reste : la violence.

La haine attise la haine.

Et la haine que subit cette jeunesse, c’est celle de ceux qui sont censés les protéger.

De la police qui appelle Bruxelles « la jungle » et dépeint une aire de jeux à armes et dégâts. Cette police décide du destin de ces jeunes, de surveillance constante à descente de quartier hebdomadaire.

Le soucis c’est que, même si la haine envers la police et ses politiques répressives ne fait que grandir, les policiers restent une figure quasi-inatteignable. Alors les jeunes préfèrent se rebeller entre eux et contre le quartier qui ne leur offre rien, que de se rebeller contre la police qui n’hésitera pas à tirer.

« Les autorités condamnent un type de violence. Celle qui menace le système de lagrande entreprise. Contre sa propriété, ses lois et ses policiers. Et elle étouffe laviolence immense de tous les jours. » - Portavoz (Donde Empieza)

C’est à la société occidentale, tout particulièrement, que profite cet ensauvagement.

Avec la volonté grandissante d’un système étouffant de xénophobie, cette société occidentale a besoin que ces jeunes racialisés régressent et ne s’épanouissent jamais totalement.

Parce qu’à partir de là, la société peut les pointer du doigt. « Regardez comme ils sont sauvages, comme ils sont violents, les malpropres de notre société. »

Et là, aux yeux de tous, leur renvoi, leur exclusion, leur enfermement ou isolement est légitime, même encouragé.

Personne ne voit le revers du décor ou personne ne désire le voir.

Le schéma est simple, pourtant, il n’est pas clair. Trop trouble pour en percer les rouages.

Il est pris à l’envers et instrumentalisé par ceux qui tiennent les cordes. Le point de départ, qu’on nous écrit à la une des journaux, est l’acte de violence du jeune.

Alors que le réel point de départ, ce sont les actes constants et bien plus violents du système.

Mais on refuse de tourner le miroir.

On refuse de voir que la violence des ces jeunes n’est que le revers de cette société occidentale barbare.

Sinouane El Adek
20/5/2026

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