
La culture dominante absorbe très bien ce qu’elle n’a pas réussi à faire taire. Ousmane veux pouvoir inventer sans être censurer. Car reprendre le récit, au fond, ce n’est pas seulement raconter autrement ce que nous sommes. C’est nous rendre capables d’imaginer ce que nous n’avons pas encore été.
Thomas Sankara.
Dans notre société suprématiste blanche capitaliste patriarcale, l'hégémonie culturelle est une question de place : qui produit le récit et qui en reste le sujet. La jeunesse populaire et racisée le sait bien, on nous nomme « problème, génération perdue, horde sauvage ».
Nous sommes une caste bien avant toute action.
Cette place, je la connais. Je la connais d'autant mieux que je suis moi-même devenu, malgré moi, un personnage dans des récits qui me précédaient : le jeune noir, l'exilé guinéen, le sans-papiers que la Belgique refuse de considérer comme sien, le jeune de quartier qui habite à Molenbeek. Et, avec hargne et candeur, j’ai refusé d’être un personnage dans ma propre existence.
Je ne peux séparer mon souffle de la lecture ni ma chair de l’écriture.
Romancier, slameur et comédien, je me frotte constamment à la langue.
A) d’abord ceci : la justification que mes textes m’appartiennent.
On me voit comme un demandeur d’asile, un non-européen et un jeune noir de 22 ans, avant de me voir comme écrivain. D'où l’éternelle suspicion à l’égard de ce que j’écris. Ce doute qui plane au-dessus de moi à partir du regard du patriarche occidental, m’a fait intérioriser un autre doute :
dois-je vraiment écrire ?
Qui suis-je pour écrire ?
Et surtout, quelle est ma légitimité ?
C’est une question que je ne me suis jamais posée quand j’ai commencé à écrire ; j’avais 16 ans. Il n’y avait pour moi rien de plus normal que d’écrire si j’ai envie.
Par ailleurs, c’est le doute des miens, ceux pour qui je pensais écrire , qui me peine le plus. Même si on acceptait que je sois écrivain, je dois justifier que c’est bien moi qui suis à l’origine de mes textes au risque de me faire lyncher par la caste bourgeoise conservatrice.
Ce doute décomplexé s’est multiplié depuis l’arrivée de l’intelligence artificielle générative.
À la une de l’actualité, il y a le cas de l’écrivain haïtien Thélyson Orélien, accusé d’avoir écrit le roman le plus vendu de France ces dernières semaines, « C’était ça ou mourir », avec de l’IA. Je ne défendrai jamais la production littéraire rédigée, corrigée et passée au peigne fin par une intelligence artificielle générative, non ! je n’en ferai jamais l’apologie, car l’essence même de la production littéraire est la « création » dans le plaisir de créer et de partager son art. Mais, pour cette affaire, je me fie à la vieille tradition : le soupçon facile sur les auteurs noirs, même avant l’arrivée de l’IAG, pour la simple et bonne raison qu’ils étaient noirs, par conséquent incapables de production littéraire.
L’écrivain malien Yambo Ouologuem est sans doute le plus marquant. En 1968, il publie Le devoir de violence ; un roman fictif magistral racontant la fresque de la dynastie des Saïf entre le XIIIe et le XXe siècle, dans le royaume imaginaire de Nakem. À l’automne de la même année, il devient le premier roman africain lauréat du prix Renaudot. Cependant, le triomphe vire au scandale au début des années 1970 ; il est accusé de plagiat. Les critiques littéraires diront de lui que c’est le « Rimbaud nègre ». La déferlante vague de racisme qui s’est abattue sur lui l’a poussé vers le retrait total de la scène littéraire, le silence absolu et l’exil vers le Mali.
Trente ans plus tard, la Franco-Camerounaise Calixthe Beyala, couronnée par le Grand Prix du roman de l’Académie française en 1996 pour Les Honneurs perdus (un récit sur l’émancipation féminine et l’immigration), est officiellement condamnée par la justice pour contrefaçon la même année pour son livre précédent, Le Petit Prince de Belleville. Mais il y a eu aussi le Martiniquais René Maran (auteur de Batouala, Goncourt 1921), Sony Labou Tansi et j’en passe.
Comme l’a écrit Mbougar Sarr, « sur tous ces noms, s’abattit, parfois à raison, mais bien souvent à tort, le doute : avez-vous écrit votre livre ? Ou sa variante : avez-vous écrit votre livre seul ? Ou sa radicalisation, qui n’est plus une question : vous avez plagié ! ».
À l’égard de tout ceci, l’hégémonie culturelle s’abat sur moi avant même que j’entame ma création. Admettons, dans l’utopie peut-être, que je sois reconnu comme légitime à écrire. Même ici, il y a deux barrages érigés depuis des décennies : l’enfermement dans les récits d’identité et la manière dont le texte doit être écrit.
B) Et puis cela : l’enfermement dans les récits d’identité.
En été 2024, j’ai publié mon premier roman, Endurance. Un livre qui questionne la pratique de certaines traditions africaines telles que le mariage forcé ou précoce ; qui montre que l’ethnocentrisme est le plus grand fléau de la Guinée ; qui critique la malgouvernance et la violence d’État ; qui explore la guerre civile en Sierra Leone ; qui parle de la résilience face à l’adversité, de l’amour comme boussole de vie et de la jeunesse comme espoir.
Dans les mois qui ont suivi, il y a eu sur moi une ruée médiatique dont tous les titres étaient : « Ousmane Diallo, 20 ans, réfugié guinéen et écrivain ». Vous conviendrez que dans ce titre, ce qui attire le plus, c’est l’âge et le mot réfugié. En plus des journaux, les personnes qui venaient m’écouter dans les rencontres littéraires ou les séances de dédicaces s’attendaient à ce que je raconte ma vie, à découvrir la vie du centre d’accueil, etc.
« J’ai commencé ton livre, mais je suis un peu déçu, je dois t’avouer. Je m’attendais à une biographie ou bien ton parcours de comment tu es arrivé en Belgique. » Cette phrase, je l’ai lue et relue, venant d’une dizaine de personnes. Peu de gens m’ont vraiment parlé du roman, de ce qu’il racontait et de ma voix de jeune auteur.
On part du principe qu’un habitant de Fedasil qui écrit un livre parle forcément de l’immigration. Je dois raconter ma condition de noir, de sans-papiers, de jeune précarisé, d’exilé ou de marginalisé. Je suis enfermé dans ce misérable sobriquet de la roue identitaire. Dès lors, dans quel espace ma création artistique s’étend-elle ?
Entendez bell hooks dans Culture insurgée : « La fonction de l’art ne se limite pas à montrer les choses telles qu’elles sont ; c’est aussi d’imaginer ce qui est possible. »
Dans une réelle quête du vivre-ensemble, peindre la réalité que nous vivons et prétendre qu’on écrit pour les nôtres — qui, eux-mêmes, la vivent — ne suffit plus ; il faut explorer le champ des possibles ; créer une réalité qui nous convient dans nos écrits, c’est aider les jeunes racisés à imaginer au-delà de ce qu’on leur montre comme condition d’existence. Faisons donc attention à ne pas nous laisser incarcérer dans les récits d’identité : archives et témoignages. Parler éternellement de nos douleurs ne nous guérira pas. Un exilé peut écrire sur l’amour, un jeune noir peut être poète, un jeune maghrébin peut être un excellent orateur et avoir son propre style. La réjouissance face à notre propre art, c’est aussi de l’art. Il ne faut jamais se laisser caser dans sa création artistique.
Lors du Festival Esperanza 2026, je suis allé voir Louisa Yousfi ; elle parlait dans un micro et je l’entendais dans mon casque. Elle dit : « Une langue n’est pas un agencement de mots, c’est un rapport au monde. Ce que la classe dominante a fait de la langue ne me convient pas. Je peux donc créer sans me justifier. » Cette phrase m’a fait chaud au cœur. Je craignais que mes créations littéraires ne soient inscrites dans une aspiration à la bourgeoisie ; parce que pour moi, le choix de la langue est une résistance.
L’injonction à la simplicité infantilisante de la société suprématiste blanche capitaliste patriarcale est une nouvelle forme de contrôle culturel. Elle me dicte des ordres qui claquent à mes oreilles comme jadis la chicotte de l’homme blanc. « Vous pouvez écrire en français, mais racontez-nous votre monde ! Qu’on s’extasie devant l’exotique ! Et surtout, il faut qu’on comprenne... », semble-t-elle nous dire. Toute création orale ou écrite doit être accessible et décryptable par l’humain générique, l’originel (permettez-moi le terme : blanc). Il est certain, camarades, qu’on ne peut repartir vers un passé fantasmé ; le mieux, c’est de se reconstruire à partir de ce qu’on est déjà, de ce qu’on a fait de nous.
Certains critiques français ont dit de La plus secrète mémoire des hommes (Goncourt 2021) de Sarr qu’il était trop français et inaccessible. La complexité d’un Balzac ou d’un Proust est de l’art littéraire. Mais celle d’une femme ou d’un homme noir est une inaccessibilité à corriger et à simplifier. Si hooks défend la simplicité, ce n’est certainement pas par souci de facilité. Une langue n’est pas statique, c’est comme la culture, une semence qu’on laboure, qu’on élève, qu’on récolte et qui nous nourrit. Il est temps de la rendre étrangère comme elle a été instrumentalisée pour nous rendre étrangers ; de l’aliéner contre son propre camp.
Et n’oublions jamais que les mots ne sont pas le résultat de notre pensée, mais qu’ils se manifestent dans le mécanisme même de la réflexion ou de l’imagination. C’est ce que le poète Nicolas Boileau résumait d’une autre manière : « Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement, et les mots pour le dire arrivent aisément. » La pensée et le mot naissent en même temps. Ne nous laissons pas coloniser une seconde fois.
Bell Hooks nous propose le triptyque méthodologique : montrer précisément, combattre sans complaisance, changer. Louisa Yousfi donne le geste, dans Rester barbare : refuser l’assimilation à la langue du civilisateur plutôt que négocier une meilleure place dans son récit. Les deux convergent sur l’essentiel : le droit de se raconter ne se négocie pas, il s’arrache ; car le récit est un rapport de domination.
À la lumière de tout ce qui précède, la culture dominante absorbe très bien ce qu’elle n’a pas réussi à faire taire ; ça, nous l’avons compris. La domination culturelle dont parlait Sankara est bien « la plus souple » : elle n’a pas toujours besoin de nous faire taire, elle peut se contenter de nous apprendre à parler comme elle, à écrire comme elle, à nous raconter comme elle nous reconnaît. De ce fait, « liquider les mentalités d’esclaves », c’est d’abord cesser de demander la permission d’être autre chose que ce qu’on avait prévu pour nous. Je veux écrire sans avoir à prouver que je suis écrivain, sans avoir à transformer ma condition en sujet, sans avoir à simplifier ma langue pour être compris. Je veux pouvoir inventer.
Car reprendre le récit, au fond, ce n’est pas seulement raconter autrement ce que nous sommes : c’est nous rendre capables d’imaginer ce que nous n’avons pas encore été.


