
Cet article porte sur les inégalités scolaires et les violences institutionnelles vécues par les jeunes des quartiers populaires.
Être un enfant noir ou arabe en Occident c’est être le digne héritier de ses parents, d’une
race détestée par ces beaux et riches autres, les blancs. Le fantasme d’une enfance
soigneusement maintenue à l’écart de la réalité violente du monde adulte est un rêve retiré à ceux qui naissent du mauvais côté de la barrière raciale. Du côté des sauvages, être un enfant n’est être que la figure miniature de nos pairs adultes et des discriminations qu’ils subissent.
Ce n’est être qu’une mauvaise herbe qui pousse, encore petite certes, mais qui menace de grandir, de prendre du poids et de la voix, et d’envahir leur terre à eux.
L’école est un lieu central dans le processus de reproduction sociale, autrement dit, de
racialisation des enfants et de confiscation des espoirs de « vivre ensemble » auxquels ils auraient le droit. Les quelques enfants noirs illustrés dans les manuels scolaires par un sourire implacable et une afro maîtrisée, ou encore le quota de prénoms arabes dans les énoncés de problèmes de maths, n’auront étonnamment pas suffit à rendre l’institution scolaire anti-raciste.
Que pouvions-nous attendre de plus d’une institution érigée pour inscrire dans le marbre et sur les bulletins la domination raciste ?
La sociologie a parcouru en long et en large les travers du système scolaire. Sa volonté affichée de rééquilibrer les inégalités sociales entre les enfants semble se heurter, malgré lui, à ce satané destin qui ne veut pas faire de ces enfants non-blancs des modèles de réussite.
À en croire l’école, elle serait la témoin impuissante de l’échec de sa politique de transformation de ces jeunes sauvages en petit soldat du royaume. Dans les faits, les familles racisées et issues de l’immigration sont surreprésentées dans les franges les plus pauvres de la société.
Cette pauvreté ancrée dans la réalité de la majorité des enfants non-blancs a des conséquences directes sur la qualité de leur apprentissage scolaire.
Contrairement aux autres, les horaires de travail de leurs parents les empêchent de les accompagner dans leurs devoirs et leurs salaires trop faibles ne peuvent assumer des cours particuliers.
Contrairement aux autres, leurs références culturelles ne sont pas mobilisables dans leurs copies.
Les cours de solfège viennent à manquer, comme les soirées au théâtre ou les films d’auteurs.
Toutes ces petites choses qui font comprendre aux professeurs que tel élève appartient à la culture dominante, que son argot est classe, que ces manières sontpropres.
Dans le parlé du sociologue, on dira que l’école partage avec les classes sociales supérieures les mêmes références culturelles et donc qu’un enfant issu de ces milieux sera nettement avantagé dans le cadre scolaire.
Mais d’ici bas, on dit plus humblement que l’école fait de nous les sauvages qu’elle veut que l’on soit, en discréditant nos savoirs, nos langues, nos connaissances propres à nos milieux populaires.
Et d’ici-bas toujours, nous savons que les professeurs eux-mêmes sont racistes.
Certains farouchement, d’autres mollement racistes comme l’est une société banale.
On le sait sans pouvoir le prouver, et surtout sans être cru.
Plus légitime dans ses conclusions, la sociologie se charge une nouvelle fois d’apposer le sceau de la vérité scientifique.
La sociologue belge Géraldine André explique que les préjugés que les enseignants portent sur leurs élèves racisés les rendraient réticents à leur octroyer du temps par anticipation d’une présumé incapacité des parents à mettre à profit cette aide.
Autrement dit, foutu pour foutu, il neservirait à rien d’aider ceux qui sont destinés à l’échec.
Et puis au fond, est-ce qu’il ne serait pas plus simple d’exclure les élèves non-blancs des cursus scolaires valorisés ?
Lors du passage à l’année scolaire supérieure, les professeurs auraient également tendance à réorienter plus naturellement les enfants aux origines sociales défavorisées que les autres élèves, avec des résultats scolaires pourtant comparables.
Ces décisions de réorientation sont motivées par un soupçon de manque d’aide parentale ou par une protection de la réputation de l’établissement.
L’école joue ici parfaitement son rôle de machine formatrice à jeunes travailleurs.
Le monde du travail capitaliste fonctionne uniquement si la hiérarchie entre travailleurs prolétaires et propriétaires bourgeois est maintenue.
Pas de riches sans pauvres.
Pour maintenir la pyramide raciale, les non-blancs doivent rester à des postes peu rémunérateurs et peu valorisés.
Dès l’enfance, l’école regarde nos petites têtes brunes avec mépris, les considère comme des problèmes à exclure voire des sauvages à mater.
Quand l’enfant blanc est énergique, plein de vie et farceur, l’enfant noir ou arabe est un danger à neutraliser.
À la rentrée 2023 dans la province du Hainaut, Mathis, un jeune garçon noir de 9 ans, ne fut aux yeux de son école et de la police qu'un « sale noir », donnant
raison à son camarade l’ayant insulté de ces mêmes mots dans la cour de récréation.
Après une altercation entre les deux enfants, l’école fit appel à la police qui a maîtrisé Mathis par un placage ventral.
Le message est clair.
Enfant ou adulte, nous restons des nuisibles.
Et la police la solution.
La réponse sécuritaire s’abat sur les enfants indésirables comme un écho familier du temps des colonies.
La mort de Fabian, enfant de 11 ans tué par la police le 2 juin 2025, est une illustration écoeurante de la violence d’État infligée aux enfants des
quartiers populaires. Fabian n’était ni noir ni arabe, mais restait un enfant des quartiers sales, du nord-ouest de Bruxelles. Des rues où, par racisme, la police joue aux cowboys. Les habitants dénoncent des courses poursuites régulières et dangereuses depuis plusieurs années.
Le mode d’action est la chasse, la traque et la terreur.
Et quand ces enfants osent se lever et riposter, la réponse policière est d’autant plus violente.
Comme si l’audace de refuser leurs sorts rendait ces jeunes encore plus dignes d’être détruits, violentés, et remis à leur place.
Les manifestations suivant la mort de Fabian mais aussi de Nahel en France, tué par la police deux ans plus tôt, ont été extrêmement réprimées.
Ce fut également le cas du mouvement social contre les réformes de l’enseignement en été 2026, où les adolescents occupaient une place centrale.
En diminuant les moyens alloués à l’enseignement, les enfants racisés, statistiquement plus pauvres que la moyenne, pâtissent une nouvelle fois d’un système scolaire accentuant les inégalités sociales.
Le rapport de la société aux enfants racisés témoignent de ce que certains chercheurs nomment le “biais d’adultification” comme tendance à projeter sur des enfants des caractéristiques adultes.
La chercheuse étasunienne Jamilia J. Blake explique que, à travers ce biais, les enfants noirs sont perçus comme moins innocents que les enfants blancs et
plus responsables de leurs actes.
C’est ce biais là, éminemment raciste lorsqu’il s’applique à des populations non-blanches, qui a conduit la police à se comporter de manière aussi violente avec Mathis, Fabian et Nahel.
Pétrie de son histoire esclavagiste et coloniale, la société occidentale ne devient pas miraculeusement antiraciste lorsqu’elle interagit avec des enfants.
Au contraire, c’est une violence inouïe qui s’abat sur de si frêles épaules.
Des voix encore immatures aussitôt confisquées par un système scolaire discriminant.
Des naïvetés étouffées sous la botte d’une police payée à nous faire comprendre notre place.


