
Et si le cabinet du psy reproduisait le racisme qu’on vient y soigner ? Cet article explore les limites de la psychologie occidentale face aux personnes racisées, et l’appropriation de leurs savoirs de soin.
Et si le cabinet du psy reproduisait le racisme qu’on vient y soigner ? Cet article explore les limites de la psychologie occidentale face aux personnes racisées, et l’appropriation de leurs savoirs de soin.
Personne n’y aura échappé. Sur Instagram comme dans les spots de prévention à la TV, les contenus sur la santé mentale pullulent. Et ce avec toujours le même message : « s’il vous plaît, allez voir un psy ». Une injonction d’apparence douce, répétée en boucle pour notre bien-être mental. Un discours des plus universels parce que, en vérité, qui n’a pas de problèmes ? Gros ou petits, handicapants au quotidien ou simplement tracassants.
Les générations issues de l’immigration extra-européenne, ces jeunes noirs, arabes et asiatiques, en ont aussi dans la tête et sur le dos. Des traumatismes liés à la colonisation d’avant-hier, le déracinement d’hier, et le racisme national d’aujourd’hui. C’est naturellement que, pour aller mieux, nous aussi nous invitons nos communautés à se tourner vers un psychologue, pour tenter d’enrayer, d’abord dans nos cœurs, le poids de l’oppression raciste.
Et si même là-bas, dans ce cabinet, nous n’avions pas non plus notre place ? Et si la psychologie occidentale réitérait simplement les logiques racistes que nous cherchons simplement à fuir le temps d’une séance ?
J’ai rencontré une jeune femme dans la vingtaine, il y a quelques mois. Souraya est née au Liban et y a vécu toute sa jeunesse avant d’émigrer seule en Belgique. Une solitude géographique soudaine la frappant, elle se tourne vers une psychologue à Bruxelles.
À partir d’octobre 2023 et le début du génocide sur le peuple palestinien, la psychologue de Souraya lui suggère de se distancer du flux d’informations qui inonde son fil d’actualité. Souraya comprend très vite que cette femme blanche en face d’elle, aussi sympathique soit-elle, ne comprendra jamais ce que c’est que la peur d’Israël.
« Depuis que je suis née, que j’ai ouvert les yeux dans ce monde, je sais ce que c’est qu’une bombe, je connais la guerre avec Israël, je sais ce que c’est que de fuir. »
La psychologue lui conseille également de limiter ses participations à des manifestations en soutien à son peuple, pour ne pas aggraver son stress. Pour Souraya, le discours devient tout simplement inaudible. Participer à des manifestations, se tenir informée de la situation de sa région, ce sont ses seuls moyens d’apaiser un tant soit peu la culpabilité d’être loin des siens.
« Je faisais face à quelqu’un qui me donnait des conseils de blancs, parce que eux, ça ne les touche pas. Ils peuvent ne pas regarder les news pendant deux jours, ça ne va rien changer à leur vie. Je regarde les news pas parce que ça me fait plaisir. Je regarde les news pour savoir s’il y a quelqu’un que je connais qui est mort. »
Souraya m’explique que cette psychologue cherchait à l’aider en la poussant indirectement à se détacher de sa famille et de sa terre. C’est à cet instant que l’on touche du bout du doigt l’un des problèmes de la psychologie en tant que discipline : elle demeure incompatible avec le traitement d’enjeux systémiques.
Et Souraya est loin d’être la seule à en faire le constat. L’histoire de la psychologie est jonchée de débats autour de sa trop faible prise en compte des dynamiques de dominations sociales. Son cadre d’analyse placé au niveau individuel peine à traiter avec justesse les enjeux de racisme, de sexisme, de validisme et de mépris de classe.
Or, les personnes non-blanches ne peuvent faire abstraction de la domination raciale qu’elles subissent lorsqu’elles cherchent à aller mieux auprès d’un psychologue. La santé mentale des personnes non-blanches est évidemment impactée par le racisme. Dans le cadre des soins de santé mentale occidentaux, les personnes non-blanches se retrouvent seules face à un praticien incapable, au regard de sa méthode, d’apporter une réponse complète et satisfaisante.
Cette problématique liée au cadre d’analyse de la discipline se pose également avec tout autre patient subissant des dominations structurelles desquelles découlent des souffrances, comme le sexisme, la transphobie, le validisme, l’adultisme ou encore le mépris de classe.
En plus d’ignorer l’enjeu systémique entourant les questions de dominations sociales, la psychologie invite les patients à comprendre leurs expériences de vie comme un ensemble de faits qui leur incombe, à eux seuls. La psychologie tente désespérément de soigner un mal qu’elle refuse de nommer : la société raciste. L’idée n’est pas de nier l’importance de l’aide psychologique dont peuvent bénéficier les patients non-blancs dans leur quotidien, mais de pointer du doigt l’inefficacité in fine d’une approche individuelle face à des problèmes structurels.
Au-delà de la question du cadre méthodologique de la psychologie, celle des psychologues eux-mêmes se pose. Devenir psychologue exige des études supérieures longues, inaccessibles pour une partie de la population plus précaire. Les sphères de la précarité et de la non-blanchité se recoupant largement, les psychologues demeurent majoritairement blancs et baignent dans une certaine homogamie sociale et raciale dans leur cadre professionnel.
Cette réalité n’est pas sans conséquence sur l’imaginaire et les biais que ces derniers projettent sur leurs patients ne faisant pas partie de leur groupe social d’appartenance. Un des symptômes de ces biais est celui de pathologiser des habitudes culturelles non-blanches et non-occidentales. Le lien très fort avec les parents pour une personne adulte peut être par exemple perçu comme un manque d’indépendance alors qu’il s’agit avant tout de normes culturelles propres à certaines communautés. L’enjeu des sujets tabous dans une famille peut être perçu comme une censure par le psychologue quand il peut être compris comme une forme de respect. En somme, certaines pratiques culturelles non-blanches peuvent être considérées comme des problèmes en soi dès lors qu’elles ne s’inscrivent pas dans la culture dominante et hégémonique.
Toutes ces limites liées au racisme de la discipline et des praticiens demeurent sans commune mesure avec la première limite qui empêche les personnes précaires de consulter un psychologue : le prix. Se soigner a un coût, particulièrement dans les différents domaines de la santé mentale. Comme pour la question du racisme, la précarité sociale est un facteur de troubles psychologiques. L’angoisse chronique et pathologique peut naître, ou tout du moins se nourrir grassement, de la pauvreté et de la peur du lendemain. L’absurdité de s’appauvrir pour tenter de résoudre ses angoisses est un paradoxe sur lequel beaucoup refusent de parier.
L’injonction, aussi honorable soit-elle, d’aller consulter un psychologue n’est jamais dénuée de sous-entendu lorsqu’elle s’adresse à des populations non-blanches. L’injonction ne concerne pas le fait de simplement prendre soin de soi et des autres, mais bien de précisément laisser ses problèmes entre les mains d’un professionnel de santé mentale reconnu par l’État.
Le sous-entendu est clair : tout autre soin est disqualifié, et ne pas aller voir un psychologue est une forme de négligence voire de violence envers soi-même. Indirectement, cette idée soutient celle d’une disqualification quasi automatique des techniques de soin indigènes. Celles apprises puis transmises par nos parents.
Selon les régions, les professionnels de la santé mentale ne sont pas uniquement des psychologues comme on l’entend dans le contexte occidental et blanc. Les personnes référentes vers lesquelles se tourner pour trouver de l’aide et du soin sont multiples. Elles peuvent être, de manière plus systématique, des membres de la famille, des figures religieuses ou des praticiens de médecines traditionnelles, qui peinent à être considérées par les autorités médicales occidentales.
Appréhender le sujet de la santé mentale, c’est déjà partir du postulat d’une santé divisée entre le corps et l’esprit, une dichotomie qui n’est pas forcément présente dans toutes les autres médecines non-occidentales. Selon les cultures, les rapports à l’alimentation, à la faune et à la flore, ou encore aux cycles de sommeil sont une multitude de variables de soin à part entière. On ne prend pas distinctement soin du mental, du physique, et de l’environnement dans lequel évolue l’individu en question. Chez certains peuples autochtones en Australie, par exemple, la conception du bien-être intègre en son sein les liens familiaux et communautaires et le rapport entre l’humain et son environnement naturel et culturel.
Souraya, en tant que jeune femme libanaise ayant immigré en Belgique, a questionné les pratiques de sa psychologue qui l’incitait à se détacher de l’objet de ses souffrances ; en l’occurrence, de son pays.
« La psy pense que tendre plus vers l’individualisme, me couper de là-bas, de ma famille, pendant x jours, ça va m’aider, alors que c’est l’inverse. S’ils bombardent la terre et la montagne, je serai tout aussi triste que s’ils bombardaient ma maison. »
Aujourd’hui, elle ne veut plus consulter de psychologue. Comme dans un élan de retour vers les siens, elle cherche à prendre soin d’elle via des pratiques culturelles propres aux communautés arabes, notamment en s’intéressant aux bienfaits de la danse sur la santé à la fois du corps et de l’esprit. Approfondir son lien avec son corps tout en renouant avec ses pratiques culturelles est une des solutions vers laquelle Souraya souhaite se tourner.
Et là, quand on pense au projet de soin de Souraya, nos imaginaires sont souvent les mêmes. Avec tendresse, on imagine des pratiques de soin arriérées mais exotiques. Inefficaces mais touchantes. Ça ne vaudrait pas un vrai médecin mais c’est folklorique, alors on accepte. C’est ça le lot du soin indigène. Il semble intéressant, mais jamais vraiment efficace. Tout du moins, pas autant que la médecine blanche, qui, elle, est sérieuse et grave. Comme si, pour éviter de nous traiter de sauvages violents, on acceptait de nous traiter seulement de sauvages simplets. On nous laisse faire nos rituels si l’effet placebo est assez fort.
Et quand il s’agit de soin via la spiritualité et la religion, le stigmate est encore plus grand. À la limite du sectaire ou du charlatanisme, au sens négatif (et blanc) du terme. Le cas de la religion musulmane est symptomatique des soupçons de violence portés sur les habitudes de soin pratiquées par les populations arabes. Le soupçon de sauvagerie et de violence s’abat sur les cultures arabes, africaines, et musulmanes, par racisme et islamophobie.
Or, dans la culture musulmane, l’enjeu de la santé mentale est intrinsèquement lié à la religion. Prendre soin de soi ne signifie pas sortir de sa communauté mais en embrasser les habitudes. Certaines pratiques d’adoration sont, pour les croyants, à la fois des manières de s’approcher de Dieu et des manières d’apaiser leur tourmente interne. Le dhikr, que l’on peut traduire par « rappel de Dieu », est une pratique consistant à répéter en boucle des prières. Le dhikr est un acte de soin central pour les musulmans.
L’idée ici n’est pas de tomber dans la hiérarchisation inverse, en plaçant les soins non-occidentaux au-dessus des autres. L’enjeu est de mesurer le poids du racisme sur la dépréciation des techniques de soin pratiquées par des communautés non-blanches.
Et puis un jour, la blouse blanche ne fait plus rêver. Les gens sont déçus de la médecine occidentale. Les femmes notamment, en raison du sexisme systémique qui limite les recherches sur les corps féminins, se retrouvent face à un néant thérapeutique, face à des douleurs chroniques sans réponses. Et là, enfin, peut-être que nos cultures ne seront plus dépréciées, que nos soins seront considérés à leur juste valeur.
Pas tout à fait. La tragédie des soins non-blancs, toujours mis de côté, ne se conjure pas dès l’instant où ils sont mis sous les feux des projecteurs. Pour avoir droit à leur légitimité, ils doivent se laver de toute connotation indigène trop forte et se séparer des personnes dépositaires de ces héritages.
L’exemple le plus parlant reste le yoga. À l’origine étant une pratique culturelle et spirituelle centrale en Inde, il s’est défait de ses aspirations pour devenir principalement une pratique sportive en Occident. L’adaptation de ce yoga à la sauce occidentale au système capitaliste est plus que flagrante. Quand les techniques de soin non-blanches sont acceptées par la culture dominante occidentale, elles se doivent d’être à la fois blanchies et exploitées par le capital.
Ce fut le cas pour le jeûne intermittent, retirant au jeûne du ramadan son islamité. Ou encore pour les techniques de portage des bébés avec une écharpe, largement répandues dans les communautés noires et longtemps discréditées en Occident, qui aujourd’hui sont prisées par les jeunes mères blanches.
Autre exemple assez parlant : la cérémonie du cacao. Dans les régions mésoaméricaines, le cacao occupe depuis des siècles une place centrale dans la spiritualité, le soin et la vie communautaire. La fève possède certaines propriétés nutritionnelles et pharmacologiques reconnues. Une certaine « cérémonie du cacao », qui agglomère méditation, danse, musique, temps de parole et consommation de cacao, se développe aujourd’hui en Occident, notamment dans les milieux du développement personnel et des néospiritualités. Cette coutume, qui s’inspire de l’héritage mésoaméricain, est devenue une pratique de bien-être très occidentalisée et adaptée au capitalisme.
Le problème n’en serait pas tant un si tous ces héritages non-blancs ne devenaient pas, entre les mains des Occidentaux, des mannes financières qui court-circuitent les sources de revenus des personnes racisées. Souraya, probablement comme nombre d’entre nous, a remarqué ces épiceries fines bobos qui fleurissent dans les rues, vendant les épices, les plantes, les herbes, les senteurs de chez elle. Des épiceries tenues par des blancs, dans des quartiers bourgeois, avec un public tout aussi blanc et bourgeois. Aucun racisé à l’horizon, dans tout le processus.
C’est là où le bât blesse. Apprendre à se soigner différemment n’a rien de mal en soi. Mais cette transaction contourne les héritiers de ces soins et participe à leur appauvrissement. C’est un acte de soin arabe, ou noir, ou asiatique, sans arabe, noir ou asiatique. Vidé de son sens profond et retiré aux mains qui l’ont toujours pratiqué. Des mains habituées, par la colonisation, à l’expropriation.
La santé mentale des personnes non-blanches en Occident ne peut se traiter comme celle des personnes blanches. La psychologie classique peine, de par son cadre méthodologique et l’homogamie sociale présente chez ses praticiens, à traiter correctement les enjeux de racisme structurel.
Quand notre place n’est pas dans un cabinet de psychologue, mais qu’en parallèle, nous sommes perçus comme des personnes violentes refusant de se soigner ou de soigner leurs proches, et que nos médecines sont disqualifiées ou expropriées, où trouvons-nous réellement l’espace de prendre soin de qui nous sommes ?
Souraya nous apporte sa réponse : ne pas se trahir. Ne pas accepter de ne plus regarder vers le Liban pour ne plus souffrir. Ne pas accepter de confier sa douleur à une psychologue qui ne pourra jamais comprendre. Comprendre que sa douleur est aussi celle de l’éloignement de sa terre. Enfin envisager que soigner sa personne, c’est se nourrir de chez soi. Ou, on peut légitimement l’imaginer d’après son ex-psychologue, « soigner le mal par le mal ».
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