Le canal, la frontière qui cachait toutes les autres

Aujourd’hui, Parresia t’invite à une promenade autour des frontières de Bruxelles, celles dont on parle beaucoup, et celles dont on ne parle pas assez, sur fond de diversité sociale Voyage de part et d‘autre du canal, tout près de la rue Antoine Dansaert, et dans une partie de Molenbeek-Saint-Jean.⚓

Bruxelles, c’est ce village capital, à l’identité aussi absurde et bigarrée que l’est celle de la Belgique. On ne répétera pas les vérités bien connues sur la multiculturalité de Bruxelles, ses deux langues officielles, ses 184 nationalités et ses institutions européennes qui confèrent à cette ville-région les dimensions d’une immense métropole. Non, aujourd’hui, Parresia vous invite à une promenade autour des frontières de Bruxelles, celles dont on parle beaucoup, et celles dont on ne parle pas assez, sur fond de diversité… sociale.Voyage de part et d‘autre du canal, tout près de la rue Antoine Dansaert, et dans une partie de Molenbeek-Saint-Jean.

La Grand-Place, la Bourse, la très bourgeoise rue Antoine Dansaert, et enfin, après avoir descendu la rue, le canal. La frontière entre le 1000 et le 1080, entre Bruxelles-Ville et Molenbeek-Saint-Jean, entre la carte postale et le Bruxelles des autres, celleux qui y vivent “pour de vrai”. L’office du tourisme  visit.brussels présente “le Canal” comme un ancien quartier industriel devenu “branché”. Le canal, c’est le quartier autour duquel se déploient les efforts de Molenbeek pour “restaurer son tissu urbain déchiré”.

Le canal, quartier branché de Molenbeek ?

Molenbeek était auparavant un “village de campagne” qui s’est transformé en “banlieue industrielle”, comme le dit très bien l’office du tourisme. L’histoire de cette commune s’est ensuite déroulée de façon tragiquement classique. On y attire une main-d’oeuvre ouvrière, souvent issue de l’immigration post-coloniale, puis c’est la désindustrialisation… Et on se retrouve avec une zone considérée comme sinistrée économiquement, et qui n’est pas toujours belle à voir parce que anciennement occupée par des usines. Comme pour les autres communes et quartiers dits populaires de Bruxelles, la particularité de Molenbeek est qu’elle n’est pas située en banlieue, mais au sein même de la capitale, voire même à deux pas d’une de ses rues les plus prestigieuses. C’est ce contraste insolite qu’ont relevé les journalistes qui ont envahi Bruxelles après les attentats de Paris. Tout le monde voulait approcher le Molenbeek tant décrié, avec sa fameuse place communale et son canal très utile car il incarne très bien une frontière facile à filmer, une frontière visible et tangible. Toujours mal prononcée, Molenbèque était parfois décrite comme un quartier, parfois comme une ville. Simple : quand on veut donner un sentiment de promiscuité entre les Molenbeekois et les terroristes qui en sont pour partie issus, on parlera de quartier, et on insinuera une omerta, voire une complicité. On parlera plutôt de ville si l’on souhaite rejeter Molenbeek en-dehors de la capitale, disculper Bruxelles et recycler le schéma de banlieue problématique.

Mais Molenbeek est bien bruxelloise, et les pouvoirs publics en sont parfaitement conscients. Aujourd’hui, la plupart des politiques de “redynamisation urbaine” sont localisées dans le “croissant pauvre bruxellois” et Molem n’est pas en reste. En fait, comme l’explique l’Observatoire des inégalités, les zones historiquement bourgeoises de la capitale sont plutôt préservées par les projets d’investissement, de “mixité sociale”. Toutes les initiatives ne sont pas à mettre dans le même sac, mais globalement, tout se passe comme si c’était “les pauvres” qui étaient sommés de se “dynamiser”, de se “mélanger”, alors que l’entre-soi des quartiers privilégiés reste inchangé. Dans les quartiers délaissés par contre, des initiatives culturelles de type “galeries d’art” ou “cafés branchés” sont encouragées par les pouvoirs publics, comme l’enquête de l’Observatoire des inégalités le montre à Molenbeek .

Quelle mixité sociale ?

Aussi intéressants que ces projets puissent être à l’échelle individuelle, le souci est qu’ils attirent un public aisé qui fait augmenter les prix, qui a les moyens également de s’approprier le quartier avec des initiatives qui lui ressembleront et qui à terme, risquent d’exclure les habitants historiques de ces quartiers hier relégués, aujourd’hui gentrifiés au nom de la mixité sociale.

Dynamiser un quartier en faisant profiter ses habitants d’initiatives auxquelles ils pourraient difficilement avoir accès autrement, pourquoi pas ? Mais cela ne pourrait se faire de façon équitable sans investir dans l’amélioration du niveau de vie socio-économique des habitants. Investir dans la population avant de soutenir les investissements privés, en résumé. Afin que chacun·e puisse prendre le train de la “dynamisation” de son quartier et réellement en profiter. Mais cela exige une politique structurelle de plus long terme puisqu’elle requiert de combattre la pauvreté au lieu de la diluer dans de la mixité sociale, ou de la chasser.

Le quartier de la rue Rempart des Moines, situé du “côté Bruxelles-Ville” de notre canal, à deux pas de la prestigieuse Antoine Dansaert, nous semble en faire les frais actuellement. Comme les pouvoirs publics n’ont pas investi dans la rénovation des logements sociaux vieux de 50 ans, il a fallu faire un choix. Rénover ou détruire ? C’est la destruction-reconstruction qui a été choisie. Le quartier fera place à un lieu de mixité sociale, encore elle, avec moins de logements sociaux qu’avant (210 contre 333 actuellement), et les habitants seront relogés ailleurs. Où ? On ne le sait pas encore, mais comme le quartier mêlera logements sociaux et logements privés, la configuration sociale de Rempart des Moines sera donc transformée, sans que tous les habitants n’en bénéficient, si bénéfice il y’a, puisqu’une partie ne vivra plus dans son quartier de toujours.

On l’aura deviné, l’opération est controversée, et le moins qu’on puisse dire est que la mixité sociale ne fait pas toujours l’unanimité.

Les frontières invisibles

Traversons à nouveau le canal, pour nous retrouver, après 2 minutes de marche, sur la chaussée de Gand. On en parle peu, mais cette rue attire bel et bien une clientèle internationale, en plus de ses amateur·ices locaux·ales. Emblématique de Molenbeek, souvent caricaturée, l’endroit est pourtant prisé. On y vient de différentes communes de Bruxelles ainsi que de France ou des Pays-Bas pour y acheter des vêtements, des habits, des fringues, mais aussi livres, meubles, articles de cuisine, objets de décoration… La chaussée de Gand est réputée pour ses commerces dits communautaires et, parce qu’elle traverse Molenbeek, on la réduit vite à une incarnation du caractère “populaire” et “défavorisé” de cette commune. Mais nous y voyons pour notre part un lieu de mixité sociale méconnu. La chaussée de Gand, c’est le lieu où vous pourrez trouver des habits bon marché, mais aussi des pièces cousues main et de fabrication se voulant éthique, bio et locale qui ont un certain coût. Pour satisfaire le goût d’une clientèle qui ne se trouve pas toujours représentée dans ce que propose la rue Neuve, mais qui n’a pas spécialement de souci pour investir dans ce qu’elle porte. La chaussée de Gand, là où les chaînes de restaurant florissantes et les magasins prospères côtoient les boutiques modestes et des employé·e·s qui le sont encore plus. Où certains client·e·s trouvent pratique de pouvoir y faire leurs courses à moindre coût quand d’autres sont prêt·e·s à faire une excursion internationale pour s’y approvisionner. En fait, si Bruxelles prouve une chose, c’est qu’il n’y’a pas besoin de banlieue, ou même de frontière-malgré-elle comme le canal pour séparer privilégié·e·s et non-privilégié·e·s. Au sein d’un même quartier dit de mauvaise réputation peuvent cohabiter plusieurs mondes différents. Certes, prendre l’exemple d’une rue commerçante était un peu facile, mais si on remontait plus haut ?

Après quelques minutes de marche (ça monte), nous arrivons à Osseghem. On est toujours à Molenbeek, entre les stations de métro Etangs Noirs et Beekkant. Grâce à l’enquête de Médor, nous apprenons que le quartier du Sippelberg est le plus précarisé de Bruxelles avec, comme indicateur, le taux de 85,6% de personnes bénéficiaires de l’intervention majorée (B.I.M). En tournant sur l’avenue Mahatma Gandhi, on passe devant les immeubles sociaux construits entre les années 60 et 70, à rénover d’urgence, et dont l’habitat doit être d’autant plus désagréable qu’il longe le passage du métro et son lot de nuisance sonores. Un appel à projet visant à créer “un plus grand mélange (ou mixité ? NDLR) de fonctions et de type de logement” avait d’ailleurs été lancé en 2020. En allant à gauche du rond-point situé juste devant les logements sociaux, on débouche sur l’avenue du Sippelberg, et le décor est tout autre. On a droit à une résidence privée, avec parking privatisé et grille de sécurité. Sagement située entre deux écoles secondaires, la résidence fait face à l’immense centre de fitness Stadium et à son stationnement dédié. En continuant tout droit, on tombe sur l’avenue de la Liberté, avec sa quantité impressionnante de professions libérales, comptables, médecins, psychologues… On peine à se rappeler qu’il suffit de descendre la rue pour côtoyer des Bruxellois·e·s habitant des logements à l’ascenseur souvent défectueux et bercés par le bruit du métro.

Quelle que soit la ville, les personnes qui la font vivre en font aussi partie, précaires ou non, qu’iels aient ou pas des papiers, qu’iels vivent en son sein ou en périphérie. Notre frontière du canal bruxellois n’est qu’un grossier trait de crayon maintes fois décrit. Elle ne dit pas toutes les inégalités qu’on trouve de part et d’autre et partout dans Bruxelles, mais elle exprime au moins certaines choses. Au-delà du canal commence le croissant pauvre bruxellois… Mais c’est toujours Bruxelles. Notre capitale ne peut pas profiter de sa main-d'œuvre défavorisée le jour et cacher sa précarité dans une banlieue-dortoir la nuit, et c’est très bien ainsi. Mais quand la frontière se résume à un rond-point, à un pâté de maisons, l’inégalité devient aussi anodine que le détour d’une ruelle, jusqu’à ce qu’on ne la voit plus, diluée dans les investissements privés, ou délocalisée pour laisser place à la fameuse mixité.

Ines Talaouanou
23/7/2023

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