
Garder le rythme de ce que nous sommes. Rappeler, toujours, ce que nous valons sur cet échiquier qui se joue de nous, constamment. On ne résout pas ce qu'on est. On le cultive.
Nos voix deviennent ce bruit de fond, auquel personne ne prête attention.
Tel les travaux de la gare, le brouhaha du métro ou encore le train arrivant à quai…
Les gens s’habituent.
Pourtant, le bruit est sans fin, assourdissant, dérangeant, mais ils l'expliquent : "La ville est bruyante, c'est comme ça".
Mais comme lorsque le métro tombe en panne, ils recommencent à écouter.
Lorsque leur confort est en danger, les regards sont braqués.
C’est le moment de filmer, les caméras sont rallumées, les micros accrochés, tout le monde cherche à accuser, tout le monde veut lui aussi pointer.
Mais quand les hiérarques se sentent trop concernés, ils appellent leurs fidèles compagnons : les journalistes.
Eux sautent sur la vague, tels des piranhas, ils foncent à la première goutte de sang.
Une seule mission : déchiqueter les révoltés et enterrer leurs opposés.
Un seul but: faire la une.
Alors, le journaliste commence: “Aujourd’hui, nous sommes accompagnés d’un invité spécial. Le frère du jeune Mohammed, tué par accident lors d’une manifestation. Qu’aimeriez-vous dire au monde ?”
Tu ne te sens pas à ta place, pourtant, ça ne t’empêche pas de trouver le courage de répondre : “J’aimerais commencer par dire que ce n’était pas un accident”.
Tu n’as pas le temps de terminer qu’il te coupe déjà la parole: “Ah si, c’était un accident”.
Tu n’es pas d’accord mais tu passes outre. Tu n’es pas venu pour débattre mais pour montrer aux autres victimes qu’elles ne sont pas seules.
Alors tu enchaînes: “D’accord, mais nous devons arrêter de nous taire, arrêtons de nous laisser faire”.
Et c’est à ce moment que le journaliste devient prédateur: “Vous appelez à l’émeute?”
Leur mot préféré.
Dès que des racisés réclament la liberté, ils appellent ça émeute.
A leurs yeux, lorsque nous crions de colère, nous sommes des sauvages.
Lorsque nous crions de douleur, nous sommes des victimes.
Mais nous ne serons jamais vus comme légitimes.
A force de l’entendre, nous commencions par y croire.
Nous nous taisions,
nous nous accusions,
nous nous séparions.
Certains ont commencé à renier qui ils étaient, parfois en ayant des discours pire que nos bourreaux, par peur de se faire rejeter à nouveau.
Le dialogue n'existait pas et cette séparation s'est inscrite dans notre éducation.
Une peur de déranger, qui a la place d’être réglée, s’est fait léguer.
Ce phénomène s’est traduit en plusieurs langues mais il y en a une qu’on a laissé passer.
Elle passe inaperçue, paraît inoffensive et a ce don de tout dédramatiser…
Le langage numérique.
On le dépeint souvent comme mauvais pour la santé, autant physique que mentale, mais on oublie que les réseaux reflètent et impactent notre société.
Des trends par milliers, qui au premier abord peuvent faire rire mais témoignent de ces clichés intériorisés dans nos communautés : rebeu distingué, bounty, l’arabe de service, le noir de service, etc.
On nous a tellement répété qu’être arabe est synonyme de limité que dès que l’un de nous réussit à se distinguer, nous l’évinçons de la communauté. Un marocain qui aime lire est distingué, un noir qui aime écrire est un bounty, un algérien qui aime l’art fait l’arabe de service…
L’idée est que le jeune racisé n’est instruit que lorsqu’il se comporte comme un “blanc”.
Mais dans ce cas, ça va très vite, car le Blanc dont nous parlons s’est tout approprié : les tableaux, la musique, le cinéma, les livres, les maths, les sciences, les vêtements et même la culture des autres.
Et les réseaux leurs donnent raison, on voit les bourgeoises s’auto-proclamer “clean girl” en faisant du yoga sans même savoir que cette pratique provient de récit sacré indien et en buvant du matcha sans connaître la cérémonie qui lui était attribuée.
On accepte, on adhère, on like les tiktok du ratz, nouveau lieu concept qui rend “cool” la misère du monde.
On crache ouvertement sur nos cultures, les latinos, les maghrébins, les asiatiques, les arabes, tout le monde y passe.
La paupérisation de nos pays d’origine est devenu une activité touristique, une expérience sociale à vivre une fois dans sa vie.
Et maintenant que cette même jeunesse s’y oppose, maintenant qu’elle cherche à récupérer ce qui lui est dû, qu’elle refuse de se laisser faire une nouvelle fois, on parle d’ensauvagement.
L’ensauvagement c’est aimer lire tout en brandissant le drapeau colombien, c’est aimer écrire en introduisant des mots swahili, c’est aimer l’art en mettant en avant les artistes pakistanais.
Quand ils parlent d’ensauvagement de la jeunesse, ils parlent de ces jeunes qui refusent de s'effacer une fois de plus.
Ils parlent de ces jeunes fiers d’être issus de l’immigration sans pour autant refuser l’endroit où ils sont nés.
Ils parlent de ces jeunes cherchant leur liberté et leur place dans la société.
Mais je suis fière d’être sauvage car, si je ne l’étais pas, ça ferait de moi quelqu’un d’apprivoisé.


