Une dette invisible

C'est dans une grande salle où se sont croisés tant de visages porteurs d'histoires et de cicatrices, que ce parcours avec le Samu Social a commencé. Nous étions une quinzaine à nous lancer dans ce projet, "Rendre soin" iels étaient timides à l'idée de rencontrer des jeunes, de leur proposer des ateliers artistiques et de podcast. À reculons, iels redoutaient ces espaces où leurs propres histoires allaient devenir le moteur du travail. Et pourtant, durant "Rendre soin", nous avons pleuré, nous avons écouté, nous avons mis en lumière des parcours de vie bien vivants, en lutte contre la précarité et pour une santé à tout prix. Rendre soin est un dépot porté minitieusement par Parresia Autant vous dire que la dignité humaine a été présent à chaque instant

J’aurais beau te décrire seconde par seconde ce que j’ai vécu là-bas, je n'arriverais jamais à te faire ressentir l'essentiel.

Il y a des choses qui ne se vivent qu'à travers des regards, des rires qui éclatent ou des présences. Ces choses qui résistent aux mots.

Mais aujourd’hui, j'ai une dette, je leur dois ces lignes pour ce sentiment nouveau, presque réconfortant, qui s'est logé en moi depuis.

Pourtant, si je suis honnête, depuis qu’on leur avait présenté le projet, un doute me suivait comme une ombre : Sommes‑nous attendues ?

C’était discret mais tenace.

Une petite appréhension qui se glissait entre deux réunions, après chaque évocation du projet dont le nom reflétait toute notre ambition : «Rendre soin».

Sur papier, tout faisait sens.

Aller au Samu Social, créer une fresque pour embellir une pièce avec les résidents, laisser une trace …

Mais bon sur papier, c’est toujours beau mais dans le métro, c’est une autre histoire.

Et puis autour de moi, l’équipe débordait d'excitation et d'envie. Il n’y avait aucun doute dans leurs yeux ou du moins en apparence.

Alors j’ai tenté d’avaler le mien.

En vrai j’espérais qu’eux, là-bas, nous attendaient avec la même impatience clandestine que celle qui me nouait le ventre.

Et puis zut ! On ne remet pas tout en question à trois stations de la rencontre.

Mais quand même… Sommes-nous attendues ? C'est une question légitime !

Quand tu sais que les personnes que tu vas rencontrer traversent des réalités complexes tu te la poses forcément non ?

Tu sais par moment je me sentais presque indécente avec mon petit projet de peinture. Et derrière ce doute, il y avait autre chose que j’osais à peine m’avouer l’envie  d’être attendue moi aussi.

C'est peut-être impudique de l’écrire, mais c’était bien réel alors je te le confie.

Au seuil du concret

On y est.

On sort du métro, le bâtiment est là.

Il faisait étonnamment chaud pour un mois d’avril, une chaleur qui retenait une dizaine de corps dehors, sur le trottoir.

Ça discutait, ça fumait, ça buvait. Alors j’ai pris le temps de jouer dans ma tête à “ Qui parmi eux …. ? ” :

“Qui parmi eux vient ici pour la première fois ?”

“Qui parmi est déçu de l'espèce humaine ?”

“Qui parmi eux a vu les saisons défiler sur ce même trottoir ? ”

“Qui parmi eux se sent profondément seul au milieu de tous ces gens ?”

“Qui parmi eux nous attendait ?” , …

C’est là que le visage de Magalie est apparu. C’est fou comme un visage peut balayer des semaines de paperasse.  

Sans elle, nous ne serions jamais entrés.

Officiellement, Magalie est assistante sociale au Samu mais pour nous, elle était bien plus que ça. Elle était notre badge de légitimité !

À ses côtés, on avait le droit d’être là, et les regards des résidents se desserraient pour nous accueillir avec moins de retenue, comme si Magalie avait déjà fait une partie du chemin pour nous.

Une fois les présentations faites, je me suis glissée dans son sillage à travers les couloirs du Samu.

L’air y était différent, plus lourd, plus fermé, chargé d’odeurs de repas préchauffés de désinfectant comme destiné à tenir à distance une autre odeur plus difficile à nommer...

Les murs mi-jaunes mi-gris, un peu fatigués, avalaient la lumière. Le sol, lui, mi-luisant et mi-collant, donnait l’impression d’engloutir nos chaussures à chaque pas.

Pourtant c'était beau parce que Magalie ne faisait pas que marcher, elle cueillait les derniers hésitants.

« Tu viens ? On fait un atelier graphe juste là, alleez tu vas kiffer.»

Dans la salle.

Trois tables.

Une vingtaine de personnes réparties autour.

Quarante yeux qui nous scrutent t'imagines ?

J’avais l’impression que mon visage était un appartement dont on faisait l’état des lieux.

Scruté, oui, mais sans dureté je te rassure.

C'était juste cette pudeur du début où chacun cherche à découvrir l'autre avant même de risquer un mot.

On s’installe avec la team, nos boîtes sous le bras et nos envies de « libérer la parole». Mais au début… C’est le bordel.

C’est simple au SAMU, la vie déborde.

L'attention est un peu comme un luxe, elle voyage et danse au rythme des va-et-vient entre les curieux de passage et ceux pour qui notre présence a réussi à assez intriguer pour qu'ils s'asseyent avec nous.

Alors sans qu’on s’en rende vraiment compte, quelque chose a commencé à se tisser.

À ma table, on était six : Claire, Samir, Abdellah, Batiki, Dorian et moi.

Pour lancer quelque chose parce qu’au fond, c’est toujours ça le plus dur. On a déversé le contenu de la boîte qu'on appelle « grenier ».

Et d’un coup, une avalanche de petits objets en plastique s’est abattue sur la table. Des babioles fatiguées, un peu oubliées sans aucune valeur particulière, si ce n’est celle d’avoir déjà vécu quelque part, entre d’autres mains.

Et là, quelque chose s’est passé. Entre leurs doigts d’adultes, le plastique est devenu précieux. Vraiment. Le temps s’est ralenti sans prévenir.

Il y avait quelque chose de presque attendrissant dans le soin qu'ils mettaient à les manipuler, à les retourner et à les toucher.

Comme si chacun cherchait, sans trop le dire, un morceau de lui-même à raconter dans ce chaos coloré.

©Lemane Imeri

Ce qui échappe aux dossiers

C'est à ce moment précis qu'on a cessé de se scruter pour se regarder, tout simplement.

Claire, de l’équipe pluridisciplinaire, était avec nous. Elle ne parlait pas beaucoup, mais elle regardait autrement.

Ça se voyait. Elle captait des choses invisibles : des souvenirs, des passions, des bouts d’identité qui ne rentrent jamais dans les dossiers.

À la fin, elle m’a juste dit : « Merci, maintenant je les connais mieux. » Et ça suffisait.

Puis il y a eu la rafle de Batiki. C’est simple, tout ce qui ressemblait de près ou de loin à un outil a disparu sous ses mains : un mini tournevis, une lampe torche, un petit casque.

Juste à côté, Samir lui a choisi un petit arbre en plastique. Rien de spécial, au premier regard. Sauf qu’en l’ouvrant, on découvrait une petite maison cachée à l’intérieur.

Il nous a confié  en arabe, qu’à ses yeux le samu c'était un peu pareille de l’extérieur, on pense que c’est juste un lieu où on se soigne.

Mais quand on l’ouvre… c’est une maison.

Et puis, dans la seconde, pour ne pas laisser le silence devenir trop lourd, il a attrapé une figurine de super-héros hyper musclé : « Et ça, c’est moi ! »

On a ri parce qu’ ici l’humour devient presque  une forme de politesse.

Abdellah, lui, a posé son choix sur un camion de police, parce “Pour moi, la sécurité c’est très important” . Il y a mille et une façons d’entendre cette phrase.

Mais ça, ce n’est pas à moi de te le raconter.

Mohamed. Il était un peu à l'écart, dans sa chaise roulante électrique, un gros bolide. Je me dis un peu naïvement que ma mission était de faire en sorte qu’il rejoigne une table et qu’il ne s'imagine surtout pas que son bolide est un frein.

Mais une fois à ses côtés, je comprends que c’est lui qui désire s’isoler parce que dans son bolide, il y a un corps douloureux, qui a juste besoin de calme.

Il a choisi une carte Dixit sombre, dominée par le brun. On y voyait un livre à côté d'une bougie de cire allumée.

Il m’explique que pour lui, le livre symbolise le Coran, éclairé par la flamme qui le guide dans sa vie.

Il me parle de l’importance de la lumière, qu’elle est la source de toute forme vie, …

Et puis sans prévenir, la discussion a glissé vers l’intime. Mohamed me partage les mots qui le consolent dans la tempête.

C’étaient exactement les mêmes que je me murmure quand j’ai besoin d’être rassurée. En trente secondes, un lien invisible s’est créé entre nous. On s’est rejoints, malgré tout ce qui nous séparait.

On s’est rejoints dans notre vulnérabilité.

©Lemane Imeri

Là, je te préviens, je vais te frustrer un peu. Je ne pourrai pas te raconter tout ce que chacun a vu dans ces petits objets ou sur ces cartes.

Certaines histoires ne se transmettent pas, elles restent là où elles ont été déposées. et c’est peut être pour cette raison que je me sens si privilégiée d’avoir vu leurs bras s'animer, le volume de leur voix s’emballer et leur regard s'illuminer quand un souvenir refaisait surface.

Une fois le tour de table terminé, je me suis sentie chargée de souvenirs et d’émotions que je n’ai jamais réellement vécu, un peu comme quand on descend du grenier de nos grands-parents.

Sur la première marche, il y’ avait Ahmed, 82 ans, qui à travers son cheval en plastique, nous a offert le jeune homme qu’il était au Maroc : fier de son métier, nostalgique d’une forme de houriya, de liberté auprès de ses animaux.

Quelques marches plus bas, je retrouvais Pauline et son mot « spiritualité », Elle voit en ce lieu un espace pour se reconnecter à quelque chose de plus intime.

Je vois le Samu autrement.

Je saute une marche pour retrouver toute la poésie d’Ahmed, 36 ans, qui nous la partage à travers ses slams qu’il écrit entre l’obtention de son permis,  le temps qu’il passe aux côtés de sa fille et deux dialyses,

Sur les dernières marches, une odeur de rose m’enrobe mêlée à un sentiment d’injustice. Ils appartiennent à Diana qui vient tout droit de Bulgarie depuis ces terres qu’on lui a arrachées dans la vallée des roses.

Et puis il y a toutes les marches qui restent, celles qui continuent de se construire en moi. Je t'avoue que j’ai ressenti comme un vertige.  

Mais ne t'inquiète pas trop parce qu’à mes côtés j’avais toujours la team des ambassadeurs et surtout mon phare : Lemane.

Dans le feu de l'émotion,  elle a toujours été présente. Dans ces moments où j'avais le cœur qui tournait,  un petit regard vers elle me suffisait pour retrouver l'équilibre. Un petit clin d'œil  pour me rappeler et ressentir le souffle du départ, celui que nous partagions toutes les deux, celui qui nous a guidé jusqu’ici.

©Lemane Imeri

Une nouvelle ombre

Tu te souviens ?

J’étais arrivée avec un doute, une ombre tenace

Je t’avoue que je n’ai pas vérifié si, à la sortie, elle me suivait encore.

Ce que je sais, c’est qu’en repartant, j'interprète autrement le nom du projet.

tu vas penser que je chipote, mais ….

Et si on s’était trompées de nom ?

On pensait venir « Rendre soin ».

sauf que …

le soin, ça se mesure en quoi, au juste ?

À partir de quand estime-t-on qu'on en a « assez » pour être en mesure d'en rendre ?

Admettons qu'il existe une sorte de “capital de soin.” Il y aurait alors celles et ceux qui en possèdent suffisamment pour en donner et de l'autre celles et ceux qui en auraient besoin.

puis y’a moi quelque part entre les deux.

Je ne savais même pas que j'en avais suffisamment pour en faire profiter les autres. Et je ne me souviens pas non plus avoir vérifié si l'équipe en avait gardé assez pour eux-mêmes.

Bref, tu vois ça ne tient pas debout

Parce qu'elle suppose qu'en donnant, on se vide. Qu'en prenant soin des autres, on se retire un peu de soi-même.

On pensait venir « Rendre soin ».

Mais au seuil du Samu, en fermant cette porte j'observe l'équipe autour de moi et une évidence s'impose : le soin n'a jamais circulé à sens unique.

©Lemane Imeri
Kawtar Amjahed
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