Une âme s’est débattue avec les flammes et c’est toute une société qui se brûle les yeux.

Pendant des années, Bernard Devos, ancien délégué général aux droits de l'enfant à Bruxelles, s'est vu confier la tâche de dépeindre l'espoir au cœur de la jeunesse pour qu'elle puisse vivre de ses droits. Entre coups de gueule, victoires bousculantes et menaces sourdes des institutions. Entre le soleil de plomb qui écrase le désespoir des parents et les avenirs suspendus des gamins. Autant vous dire que nos " gamins fées" sont toujours le point de bascule de chaque renversement... Hier, c'était Zakaria passé sous le silence. Aujourd'hui, c'est nous qui incarnons ce manifeste.

L’immolation de Zakaria, un adolescent de 15 ans d’Anderlecht, a agi comme un embrasement qui éclaire les angles morts de notre société. Un de ces événements qui ne disent rien d’eux-mêmes mais qui révèlent beaucoup du climat politique dont ils émanent.

À peine la nouvelle connue, les regards se sont détournés du corps brûlé pour se fixer sur son nom, puis sur voile de sa mère pour se poser  sur le prénom de son père Mohammed.

Comme si, dans ces détails se cachait une confirmation.

La confirmation d’un récit déjà installé celui d’une jeunesse assignée à la violence, d’une ville qu’on dit prête à basculer et d’un “eux” façonné pour légitimer des angoisses de ceux qui transforment chaque drame en preuve de leurs pseudo-thèses.

Alain Destexhe, ancien sénateur situé à droite du MR, est de ceux qui entretiennent ce récit coute que coute. Sa réaction s’inscrit presque naturellement dans ce climat. En présentant l’immolation de Zakaria comme « révélatrice de l’évolution de notre société », insistant sur l’origine, la religion et le quartier.

Comme si ces éléments formaient déjà un diagnostic.

Comme si l’identité des protagonistes suffisait à expliquer l’horreur.

Comme si un geste individuel pouvait soudainement devenir la preuve d’un basculement collectif.

Dans son post Facebook, l’ancien sénateur évoque « une bande », « un mauvais regard », « d'origine étrangère musulmane », « la triste évolution de Bruxelles ».

Autant de mots qui, mis bout à bout, écrivent un récit où l’identité précède toujours l’analyse, l’origine l’explication et la religion la causalité.

Face à cette instrumentalisation, d’autres voix tentent de réintroduire de la complexité, de la nuance et surtout de l’humanité.

Bernard De Vos, ancien Délégué général aux droits de l’enfant, en incarne une.

Une voix qui résonne depuis plus de quarante ans, forgée au contact de cette jeunesse qu’on stigmatise avant même de chercher à comprendre ce qui peut la conduire à des actes de violence.

Son expérience du terrain, véritable mémoire des politiques de jeunesse, nous offre le recul nécessaire pour replacer ce drame dans une histoire longue souvent effacée par l’émotion et la rapidité de nos réactions.

Ce mécanisme, Monsieur De Vos l’avait déjà disséqué il y a trente ans dans Les Apaches des parkings. Il y racontait comment, au début du XXᵉ siècle, un juge français avait qualifié péjorativement des gamins de quartiers populaires en leur disant "vous vous comportez comme de vrais sauvages, comme des Apaches."

La presse écrite s’était alors empressée de reprendre le terme, d’en faire une nouvelle catégorie sociale, puis un nouveau feuilleton régional.

Chaque fait divers devenait une preuve, chaque adolescent une menace, chaque histoire un chapitre de plus dans ce/le roman d’une jeunesse dangereuse.

Bernard nous confie avoir relu son livre de 3 décennies, presque par curiosité parce qu’une  une éditrice lui a proposé de le rééditer.

« J’ai refermé le bouquin en me disant qu’il fallait être timbré pour le re-publier tout ce qu’il décrit est encore vrai aujourd’hui. Rien n’a changé ! On change les mots jamais les mécanismes ».

Et c’est peut-être ça le plus brûlant, rien ne s’embrase vraiment de nouveau.

Ce sont toujours les mêmes braises qu’on souffle.

Chaque époque a cru que la suivante allait sombrer, chaque génération a vu dans ses adolescents un signe de décadence, un avant‑goût du chaos.

Rien de neuf, donc, dans cette panique.

Ce qui change, aujourd’hui, c’est qu’on ne parle plus seulement d’une « jeunesse dangereuse »,

on la personnalise avec une origine,

une religion,

un quartier.

On la colore.

On lui donne un visage.

Un visage comme celui ou venu d’ailleurs.

Cette prise de recul que nous offre l’ancien délégué permet de déplacer le projecteur. Il refuse de laisser croire que l’explication se niche dans ces détails superficiels. « Ce sont des enfants pauvres dans des quartiers pauvres, point. »

Une phrase qui paraît presque trop simple pour un débat qui adore s’encombrer de complications inutiles.

Mais c’est précisément cette simplicité qui dérange  puisque tout est là une géographie sociale qui se répète, un désintérêt structurel qu’on préfère travestir en « problème culturel ».

Ce déplacement de responsabilité répond à un besoin bien plus confortable, rendre les victimes coupables de leur situation plutôt que d’admettre que le système produit, entretient et parfois aggrave les inégalités qu’il prétend combattre.

Mais ils auront beau dissiper la fumée derrière ces détails superficiels il ne reste qu’une réalité :  une jeunesse confrontée à la pauvreté.

Rien d’autre.

Rien de plus spectaculaire que cela.

Rien de plus dérangeant, finalement, que cette inégalité sociale.

Et c’est là que le regard de Bernard De Vos redevient indispensable.

Il rappelle que ces inégalités ne tombent pas du ciel.

Elles se fabriquent, se maintiennent, parfois même se renforcent à travers les politiques publiques censées y répondre. Cette mécanique, il l’a vue se répéter pendant des décennies.

D’un côté, un État qui traite les jeunes des quartiers populaires comme un problème à gérer et de l’autre des dispositifs de prévention censés « occuper » les adolescents, les canaliser, les contenir.

Une logique sécuritaire qui transforme chaque débordement en spectacle, et chaque spectacle en vitrine politique.

« Préviens ta délinquance, je publie ta délinquance », résume‑t‑il.

Dans certains quartiers de Bruxelles, les maisons de jeunes et les dispositifs dits « préventifs » ne sont plus des lieux d’émancipation, mais des sas chargés d’éviter que les adolescents ne dérangent l’espace public.

On gère, on encadre, on surveille, mais on ne construit plus de véritables conditions de réussite, d’accès à l’école, à la culture, aux loisirs.

Dans cette logique sécuritaire, un autre mot s’est abîmé : l’autorité. Pas la punition ou la peur, mais l’autorité comme cadre, présence, un lien patient.

Une lumière stable qui demande du temps, des adultes disponibles, des institutions solides. Tout ce qui fait aujourd’hui défaut.

Les familles les mieux dotées l’ont compris.

Il faut réinventer cette autorité.

On discute, on négocie, on ajuste.

Tandis que dans les quartiers populaires, beaucoup de parents avancent seuls, sans réseau ni ressources.  

Ils reproduisent un modèle d’autorité ancien qui ne fonctionne plus avec les adolescents d’aujourd’hui, non par manque d’amour, mais par manque de soutien.

L’école, qui devrait être le second pilier, vacille elle aussi.

Elle manque de temps, de moyens, de bras pour exercer une autorité juste.

Le triangle famille‑école‑institutions se fissure, laissant les jeunes grandir dans un clair‑obscur où plus rien ne tient.

Alors on individualise ce qui est collectif. On accuse les jeunes, les parents, les familles et les quartiers.

Tout plutôt que de regarder en face la pauvreté, l’abandon, la crise de l’autorité et l’effondrement des institutions qui devraient soutenir ces adolescents.

Au bout de tout cela, il reste Zakaria, pas un symbole ni la preuve d’un basculement historique juste un adolescent de quinze ans.

Aux mots s’ajoute aussi une image malaisante.

Une photographie largement relayée, où Zakaria apparaît allongé sur son lit d’hôpital, le corps bandé, entouré de ses parents.

Tous regardent vers l’objectif.Cette image trouble par ce qu’elle montre, mais surtout par le regard qu’elle impose.

Un corps blessé rendu présentable  au moment même où l’intimité devrait être protégée.

La souffrance est là mais maintenue à distance, presque adoucie par un sourire crispé qui semble davantage répondre à une injonction silencieuse “ regardez ici “  qu’à la gravité de la situation.

Comme les discours politiques, cette photographie ne se contente pas de documenter un fait : elle participe à sa mise en récit. Elle aussi impose une lecture.

Ce drame ne raconte rien de l’« état du pays ».

Il raconte surtout ce que certains veulent y lire.

Un récit prêt à l’emploi.

Celui d’une société qui dégénère.

D’une jeunesse qui dérape.

D’un « ensauvagement » qui n’attendait qu’un corps pour reprendre feu.

On dira que c’est un signe.

On dira que c’est un tournant.

On dira que c’est une preuve.

Tout plutôt que de se poser la seule question qui vaille.

Pourquoi certains ont-ils besoin de faire de ce drame la confirmation de leurs peurs ?

C’est peut-être là que se trouve la brûlure la plus profonde.

Dans cette facilité avec laquelle on transforme un drame en argument, un enfant en preuve.

Kawtar Amjahed
15/6/2026

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