Regarde-moi, est-ce que je m’aime ?

Dans ce texte intime et politique, Yasmine Korichi interroge nos façons d’aimer, façonnées par la méritocratie et le besoin de validation. À travers une rupture, des témoignages et une réflexion philosophique, elle explore cette question : pourquoi croit-on qu’il faut être "assez" pour être aimé·e ?

J’ai toujours cru qu’il fallait mériter l’amour.

Je pensais ne jamais être assez. Ou parfois, trop.

Alors je m’ajustais sans cesse : faire plus, faire moins, pour plaire, pour être aimée.

Mais je ne cherchais pas vraiment l’amour, je cherchais une validation.

Et dans cette quête, je m’effaçais. Je devenais celle que je pensais devoir être.

Quand on remarquait mes efforts, je croyais avoir réussi. Mais en réalité, je me perdais.

Une rupture a tout remis en question.


J’avais l’impression d’avoir tout donné, de m’être pliée aux attentes.

Alors pourquoi ça n’avait pas suffi ?

J’ai cru que le problème venait de moi. Que j’aurais pu faire plus. Moins. Mieux.

Et puis une amie m’a dit, simplement : « L’amour ne se mérite pas. Il se donne. »


Une phrase banale, mais ce jour-là, elle m’a percutée. Pourquoi ai-je cru si longtemps qu’il fallait mériter l’amour ? Ce n’était plus seulement intime. C’était social. Culturel.

Structurel.


J’avais besoin de comprendre.

 

La méritocratie infiltre nos relations

 

Notre société valorise la méritocratie. Selon cette idéologie, chacun·e obtiendrait ce qu’il ou elle mérite, à force de travail, de volonté et de persévérance. Cette promesse, en apparence égalitaire, laisse pourtant de côté une réalité bien plus complexe. Elle ignore les inégalités systémiques et les discriminations qui freinent l’accès aux mêmes opportunités pour toustes. Elle fait abstraction du rôle déterminant du contexte social, des privilèges de départ, et du facteur chance, pourtant loin d’être négligeable. 

 

Malgré ces limites évidentes, l’idée que « tout se mérite » s’est profondément ancrée dans nos esprits. Et elle ne s’arrête pas à la réussite sociale ou professionnelle, elle s’infiltre jusque dans notre rapport à l’amour. Certaines personnes finissent par croire qu’aimer et être aimé·e ne va pas de soi, que cela se s'acquiert aussi. Qu’il faudrait prouver sa valeur pour recevoir de l’affection, de la reconnaissance, ou simplement avoir le droit d’exister dans le regard de l’autre.

 

On se met alors à croire que l’on doit être « assez » : bien, brillant·e, doux·ce, charismatique,... On se corrige sans cesse, on se façonne en espérant devenir « aimable », à l’amiable. Parce qu’être soi, ça ne suffit pas. Mais cette manière de voir les choses mène souvent à une situation instable. Parce que même si on réussit à être aimé·e aux yeux de quelqu’un·e, cette victoire s’accompagne d’une crainte de ne plus être l’être. C’est alors un combat perpétuel de recherche de reconnaissance et d’amour. Comme si on regardait l’autre en lui disant “ regarde-moi”. 

 

« Si je n’apporte rien, je deviens un fardeau. »

C’est ce qu’Elsa, 20 ans, nous a confié en parlant de ses relations amoureuses.

Pour elle, tout commence dans l’enfance, avec des parents très exigeants et une culture du dépassement. « Les compliments, je ne les recevais que quand je réussissais, jamais avant », explique-t-elle. Alors, dans ses relations, elle a appris à contrôler ses émotions, à se surveiller et à se censurer. Elle se donnait à fond, parfois jusqu’à l’épuisement, juste pour que ça “fonctionne”. Elsa pensait que l’amour devait se gagner, se mériter. « Si je ne suis pas utile, je suis un poids », dit-elle. Ses modèles amoureux ? Des films où les histoires toxiques sont mises en scène comme romantiques. De là, elle a retenu que l’amour doit s’analyser, se calculer, un peu comme un CV à compléter.

Pour mieux comprendre ce mécanisme, nous avons échangé avec Nathalie Frogneux, professeure de philosophie à l’UCL, qui nous offre un autre regard sur l’amour.

Elle explique que dans l’amitié, on aime souvent quelqu’un pour ses qualités, et cet amour peut sembler “mérité”. Mais dans d’autres relations, comme avec nos parents, l’amour devrait être inconditionnel. « Un enfant n’a rien à prouver pour être aimé, il l’est simplement parce qu’il est. » Cette idée n’est pas nouvelle : dans la Grèce Antique déjà, l’amitié était un lien qui se gagnait, pas l’amour familial.

Aujourd’hui, le modèle dominant est celui de l’amour romantique et sexuel, qui fonctionne souvent comme un échange marchand : on “offre” des qualités physiques, sociales, psychologiques, et on attend un retour. « Certaines personnes ont plus de “capital séduction” que d’autres, un peu comme le capital social ou culturel dont parle Bourdieu. » Tout ça transforme l’amour en compétition, et forcément, ça crée de la frustration.

Depuis le XXe siècle, nos émotions définissent de plus en plus qui nous sommes, et le couple devient un miroir qui reflète notre capacité à aimer et à être aimé·e. « Du coup, quand ça ne marche pas, c’est toute notre estime de soi qui vacille », remarque Nathalie Frogneux.

Sortir de cette logique n’est pas facile, car elle est partout. Mais la philosophe nous invite à penser d’autres formes d’amour, plus horizontales, où la performance n’a pas sa place : « L’amitié, la solidarité, le don gratuit sont des liens qui ne reposent pas sur la compétition ni le mérite. » 

 

 

Réapprendre à aimer 

 

À travers cette réflexion autour de l’amour et du mérite, j’ai compris que je plaçais trop d’attentes dans certaines relations. Et pas toujours les bonnes. Peut-être, m’étais-je trompée. Durant une soirée organisée par Parresia, Sihame Haddioui a dit : “L’amour est une question de vie ou de mort. La radicalité de s’aimer soi est la base de la révolution”. J’avais sans doute ignoré cette importance dans mes relations.
Je me suis épuisée à aimer “bien” pour être aimée “en retour”. Et souvent, j’ai fini déçue.


Mais peut-être que ce n’est pas l’amour qui me déçoit, c’est ce qu’on m’a appris à en attendre. Il faudrait peut-être que j’essaie de mieux équilibrer. De ne pas attendre que tout vienne du couple. De reconnaître aussi l’amour dans mes amitiés, dans la tendresse, dans la générosité. Et surtout : d’arrêter de vouloir le mériter. L’amour vrai n’est pas une récompense. C’est un geste. Un regard. Une présence.

 

L’amour est parfois complexe et déstabilisant, mais je crois qu’il est essentiel à nos vies et je n’ai pas envie d’y renoncer. Je veux simplement apprendre à l’accueillir autrement, sans peur, sans condition, sans calcul, pour en vivre toute la richesse.

Et comme le dit bell hooks dans À propos d’amour :« Parce qu’il rachète et répare, l’amour nous ramène à la promesse de la vie éternelle. C’est en aimant que notre cœur s’exprime. »

Yasmine Korichi
22/8/2025

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