
Au cœur d’un QG bruxellois, une soirée où la parole circule librement pour questionner ce que l’on appelle trop vite “l’ensauvagement” des jeunes. Entre vécus, tensions et prises de conscience, ce récit capte un moment où l’on tente, ensemble, de déplacer le regard plutôt que de juger.
Effervescence rue Joseph II. Dans cette rue bruxelloise, un QG. Un QG qui n’a rien d’officiel mais tout d’essentiel. Il empeste l’entraide, la débrouille, la pensée qui innove et surtout celle qui circule sans permission. Dans ce couloir bruxellois, les visages familiers des « Ambassadeurs » croisent ceux des inconnus. Une appartenance immédiate nous lie, comme si occuper ce bout de couloir suffisait à révéler une évidence : on est beaux parce qu'on est traversés par les mêmes fils invisibles, ces vécus qui nous tirent tous vers le même point de chute ce soir.
Le lieu se fragmente en quatre salles. Partout, des rires, des retrouvailles et ces échanges mi-profonds mi-furtifs qui n’appartiennent qu’aux fins d’après-midi. Une tension douce, qui monte sans bruit. Une effervescence presque joyeuse, comme si chacun pressentait que la soirée dépasserait ce pour quoi il est venu. Les Ambassadeurs jouent à domicile et ça se sent ! Autour de moi, le tissu est vivant : associations, collectifs, jeunes, travailleurs sociaux. Une chaleur diffuse s’installe, une manière de faire circuler la parole sans jamais la brusquer. Comme si l’espace lui-même savait déjà comment accueillir ce qui allait se dire.
La salle se pose enfin dans un souffle collectif. Le triptyque s’installe, Selma Benkhelifa avocate depuis 25 ans dédie sa robe à la défense des sans-papiers et à la lutte contre les violences policières. À ses côtés Muco Ntibarufata, 23 ans, éducateur spécialisé et cofondateur du collectif OFA. Un collectif basé sur la coopération et le sport pour redonner du pouvoir d’agir aux jeunes. Enfin, Fatima Azouag, juriste de formation et figure de l’AMO AtmoSphère tisse en permanence des ponts entre prévention, droit et écoute des jeunes.
Trois trajectoires pour habiter la fracture entre jeunesse, institutions et violence. Les chaises grincent, les regards se croisent, timides ou impatients. On sent que cette soirée ne sera pas un simple échange, mais une traversée pour retrouver du sens là où l’actualité ne nous laisse que des éclats.

Avant le choc frontal, un détour poétique. Quatre amorces pour se situer et se découvrir. Les stylos grattent, les mots se cherchent. Certains écrivent d’un trait, d’autres fouillent en eux pour trouver le mot juste. En quelques minutes, la pièce devient une chambre d’échos où les post-it s’empilent comme des fragments de vie :
“ Si vous me dites police, je réponds le bras cassé qu'on a armé au nom de la justice… “ ou “Je viens ici avec une envie d'apprendre et surtout de comprendre cette dynamique qui est autour de nous, la jeunesse censée représenter le futur …”
“ Si vous me dites police, je réponds crainte, doute et peut-être manque d'intérêt pour …”
ou encore “Justice un idéal promis, puis recouvert d'échafaudages et d'échecs en série.“
La parole n’est plus abstraite, elle a un poids. Selma rappelle alors l’enjeu : faire en sorte que ce dossier sur « l’ensauvagement » ne soit pas un texte de plus, mais un geste.

Le rituel se referme doucement, mais rien ne disparaît vraiment. Les mots restent là, suspendus dans l’air du QG. Cette étape a ouvert la voie. La parole peut maintenant aller plus loin, en toute bienveillance. "Ce soir, on récolte pour que ce dossier sur l’ensauvagement soit une action un geste ". Ce geste ne naîtra pas d’un grand débat frontal, mais dans trois salles du QG.
L’idée est simple : un groupe par salle qui se réunit autour d’un fait divers qui a marqué Bruxelles ces derniers mois, Trois drames.Trois angles morts du récit dominant. On quitte notre confort de récepteur passif pour devenir des chercheurs de sens autour de trois questions : Quels sont les points de bascule ? Peut-on tout réparer ? Pourquoi certains actes font-ils plus de bruit que d’autres ? La salle se vide comme une marée qui se retire. Les portes claquent et dans ce chaos doux, la réflexion commence à se déployer.
Dans ma salle, un article circule et raconte l’affaire de Souleymane, 19 ans, tué à la station Clemenceau par balles. Une balle. Une kalach. Un hasard qui n’en est pas un.
Les suspects ? Très jeunes. Trop jeunes. Des adolescents qui ne se connaissent même pas entre eux, recrutés via Snapchat. À son époque, on s’adapte vite visiblement. Éteindre une vie pour 1 000 euros. Tueur à gages comme premier job étudiant ? Payé moins qu’un mois au fast-food. Je lis et relis ce fait divers et très vite, je sens qu’on tombe dans le piège. Notre discussion cherche à justifier, presque malgré nous, l’irréparable.
On tombe d’abord dans le piège de l’explication facile : le manque d’empathie, la précarité, les séries Narcos ou GTA qui transformeraient la vie en mission virtuelle blablabla On se surprend même à jauger l’irréparable : 1 000 euros nous semblent dérisoires, mais pour 100 000 ? Un million ? Selma, l'avocate des parents, partage nos vertiges. Elle pose les pièces du puzzle : aucun lien entre les tireurs et la victime. Juste Snapchat. Et cette question qui cogne : "Qu’est-ce qui se passe dans la tête d’un jeune pour se dire que ça, c’est une bonne idée ? "
Je les écoute attentivement et c'est là qu’une hypothèse émerge en moi. Et si ce meurtre n’était que le produit fini d’une déshumanisation médiatique ? À force d’être dépeints comme des « sauvages » de quartier, des figures sans valeur ou de simples statistiques de faits divers, le miroir finit par se briser non ? Même entre nous. Si les médias m'enlèvent mon humanité tous les jours, je finis par ne plus voir celle de celui qui me ressemble. Ils se sont autorisés à tuer Souleymane parce qu'on leur a appris que Souleymane et eux-mêmes n’étaient personne. Est ce que c’est pas ça le sommet de la violence ? quand l’opprimé finit par valider le mépris de l’oppresseur en s’attaquant aux siens.
La discussion se tend. Pour être franche un malaise s'installe autour de la table certain expriment le fait de ne pas se sentir assez légitime pour juger le drame qu’a vécu Souleymane d'autres connaissent de près ou de loin sa famille et ressentent le besoin d’en discuter.
C’est dans ce flottement, entre retenue et besoin de dire, qu’une phrase finit par tomber :
"Le crime, c’est l’ascenseur social de ceux qui n'ont même pas d'escalier." quand l'école ne te voit plus, la rue, elle, te regarde. Elle te propose même une fonction, une "place", même si cette place est celle d'un bourreau ou d'une victime au moins tu existes … On ne parle pas ici de choix de carrière, mais d'une absence de choix. On parle d'une société qui a rendu le crime plus accessible que le premier job étudiant. Snapchat devient le bureau de recrutement d'une jeunesse qu'on a laissé crever de faim, de sens et de reconnaissance. C'est là que réside la vraie violence : avoir créé un monde où un gamin de 17 ans peut se dire que sa seule valeur marchande, c'est d'éteindre celle d'un autre pour le prix d'un smartphone.

On quitte nos salles respectives pour se retrouver une dernière fois dans le cœur du QG. Les visages sont plus graves, mais les regards sont plus éclairés. On dépose les récoltes de nos échanges au milieu de la salle, comme on dépose les armes. C’est un tsunami d’hypothèses qui s'entrechoquent : on pointe la surexposition à la violence, le racisme systémique, la structure familiale…
Plus les hypothèses s'accumulent, plus j’ai l’impression qu’on tourne autour d’un noyau que personne n’ose nommer. On cherche des coupables mais on oublie de regarder le regard qu’on porte sur la jeunesse.
Le manque de considération n’est pas un concept abstrait, c’est une violence silencieuse qui précède toutes les autres. Mais ça, pour être honnête, on ne l’énonce pas tout de suite. Je le vois apparaître presque malgré nous. C’est justement cette rencontre, dans ce qu’elle a d’ouvert et d’exigeant à la fois, qui permet que ça émerge. Ça s’installe progressivement, au fil des prises de parole, comme une évidence qui se construit sans s’imposer. À mesure que j’écoute, les expériences se croisent, je sens que quelque chose se déplace dans la salle.
On comprend que ce qui se joue ne tient pas seulement à des facteurs isolés, mais à une accumulation de micro-expériences où le jeune n’est jamais vraiment reconnu. C’est ce qui s’installe quand, interaction après interaction, il comprend qu’il ne “manque à personne”, qu’il n’est pas attendu, qu’il n’est pas regardé comme un sujet mais comme un dossier, un problème, un risque. Alors la rue cesse d’être un simple lieu, elle devient le seul endroit où il existe encore un peu.
On réalise alors que l’“ensauvagement” n’est peut-être pas là où on veut le placer. ce n’est pas le jeune qui devient sauvage, c’est le lien social qui s’est durci, abîmé et brutalisé.
Et puis, au milieu de toutes ces explications, un chiffre vient tout couper. Muco balance le chiffre qui fait basculer la réflexion : 55 000 €. C’est ce que coûte un jeune placé en IPPJ chaque année. Nous voila face à une absurdité totale. La société refuse d’investir dans l’école, dans l’accompagnement, dans le lien, mais elle accepte de payer 55 000 € par an pour enfermer un jeune une fois qu’il a basculé ( un "sauvage" qu'elle a elle-même fabriqué). On finance la punition avec une générosité qu’on n’a jamais eue pour la prévention. Et pourtant, avec cette somme, on pourrait faire exister autre chose du suivi, du temps, une présence. Pas forcément une réponse unique mais une accumulation de gestes, des formes de considération concrètes, répétées, peut-être suffisantes pour empêcher la chute.
À ce moment-là, l’idée circule dans la salle sans encore se fixer complètement. On la sent, mais elle reste fragile, comme si elle nous échappait encore un peu. C’est là que Muco intervient, avec le calme de ceux qui ont vu et revu ces trajectoires se construire et se défaire. Il ne contredit pas, il précise. Il pose un mot là où nous n’avions encore qu’une intuition : la désistance. Il explique que l’on ne décroche pas de la délinquance par peur de la prison, mais parce qu’on rencontre enfin quelqu’un dans les yeux de qui on a de la valeur. À cet instant, tout se réorganise. La considération n’est plus seulement une idée ou une émotion, elle devient un mécanisme, un levier réel dans les trajectoires. Dans ces parcours, ce n’est pas la sanction qui manque, c’est l’oxygène. Et cet oxygène, c’est la considération. Sans elle, tout le reste ressemble à un pansement posé sur une hémorragie

À la question "Comment faites-vous pour tenir debout au quotidien face à un système qui s'essouffle ?", Selma répond avec une franchise qui claque : "Un jour sur deux, je suis pleine de courage, et le lendemain, j'ai envie de tout envoyer valser." Elle refuse d'appeler l'institution judiciaire "la justice"; pour elle, l'appareil est sexiste, raciste et classiste. Pourtant, elle y retourne. Elle y retourne parce qu'en attendant, il faut bien convaincre les flics d'être "un peu moins chiants" lors des contrôles. Elle tient pour ses enfants, mais aussi parce qu'au sol, il n'y a pas d'autre choix que de tenir le coup.
Le QG se vide doucement. Les phrases retombent, mais elles ne s’éteignent pas. Elles restent dans les corps, dans les carnets, sur les post-it, dans les silences qui suivent les grands échanges. Je repars avec une conviction simple si l’on veut vraiment parler de l’ensauvagement des jeunes, il faut commencer par regarder ce qui, autour d’eux, s’est déjà durci. La violence ne naît pas dans le vide. Elle se fabrique dans des mondes qu’on laisse trop seuls.
Et si le carnet de bord sert à quelque chose, c’est peut-être à ça : garder la trace d’une soirée qui n’a pas seulement informé, mais déplacé.



