Rendre à la paresse ses lettres de noblesse

Huit heures par jour, cinq jours sur sept. Aujourd'hui, il s'agit du rythme de travail considéré comme normal dans notre société occidentale. Et si on rendait à la paresse ses lettres de noblesse ? L'essayiste Paul Lafargue en a fait sa mission. Finalité de l'existence, piège capitaliste, aliénation idéologique et masochisme prolétarien au coeur de la réflexion. Des concepts à remettre en lumière à l'aune des tendances contemporaines du slow life et du dolce far niente.

Travailler moins mais mieux ?

Sur papier, l’idée a de quoi surprendre : les employé·e·s reçoivent 100% de leur salaire pour 80% de leur temps de travail. Et pourtant, après une expérimentation menée auprès de 60 entreprises britanniques, 91% d’entre elles ont décidé de pérenniser ce modèle. Les résultats soulignent des bienfaits multiples : une meilleure santé mentale et physique des 3000 employé·e·s ayant pris part au projet pilote (39% d’entre elleux seraient « moins stressés » et le taux de burn-out s’est réduit de 71%). Outre l’amélioration du bien-être de leurs collaborateur·ice·s, les entreprises s’étant prêté au jeu n’ont constaté aucune perte de chiffre d’affaires mais bien une hausse de la productivité. Un week-end de trois jours permettant en effet aux travailleur·euse·s d’aborder leur semaine de travail avec plus d’énergie et donc de productivité qu’après un week-end de deux jours.

Des projets similaires ont vu le jour aux États-Unis, en Espagne ou encore au Japon. Chez nous également, des petites foulées vont dans cette direction. En février 2022, le Premier ministre Alexandre de Croo présentait aux employé·e·s « la semaine EN quatre jours ». La préposition est essentielle en ce qu’elle distingue ce projet de celui mené au Royaume-Uni. Les travailleur·euse·s belges ont certes la possibilité de travailler quatre jours par semaine mais sans aucune réduction des heures de travail hebdomadaire. Une personne travaillant 38 heures par semaine aura donc la possibilité de travailler 9h30 par jour. Il faudra compter 10h par jour pour une personne dont le contrat indique 40 heures par semaine…

Le démarrage très poussif du projet n’a étonné que très peu de spécialistes. Non sans réticence, le gouvernement De Croo a alors récemment validé le projet d’étudier la faisabilité et l’impact de « la réduction collective du temps de travail », soit la semaine de 4 jours sans perte de salaire. Derrière la controverse politique que le projet du socialiste Pierre-Yves Dermagne a suscité s’érigent de réelles questions philosophiques sur notre rapport au travail.

L’exploit du capitalisme

Pour mieux comprendre son évolution, il est nécessaire de remonter aux origines du labeur. À la base, l’effort de cette activité omniprésente dans nos vies contemporaines ne dépassait pas le stade de la nécessité. Les chasseur·euse·s-cueilleur·euse·s l’illustrent bien : les premiers modes de subsistance de l'espèce humaine consistaient en un prélèvement de ressources dans des quantités répondant à un besoin précis et immédiat. La révolution agricole a marqué un tournant à ce sujet. Pour anticiper les mauvaises récoltes, l’humain a commencé à produire au-delà du besoin. Nous sommes passés de l’ère du prélèvement à l’ère de l’exploitation. Le revers de la médaille est évident. L’anticipation mène de facto à l’angoisse. Celle de s’inquiéter pour le lendemain au lieu de se satisfaire de l’instant présent.

Depuis, nous n’avons jamais fait marche arrière. Au contraire... Au fil des décennies, le capitalisme s’est imposé comme le principal système économique mondial. La machine productiviste que nous connaissons aujourd’hui s’est progressivement installée avant de devenir un engrenage faramineux. À coups de publicités, notre vision du bonheur a drastiquement changé. Difficile de résister à l’efficacité de son leitmotiv : l’épanouissement passe par l’enrichissement et le travail est le moyen d’accéder à l’enrichissement. Il n’y a donc rien de plus normal aujourd’hui que de troquer un tiers de nos journées, cinq fois par semaine, contre un salaire. Le temps, c’est de l’argent ! Il faut reconnaitre que la mélodie reste en tête. Tellement efficace… que les cernes sont à la mode. Celles qu’on s’est toujours efforcé·e·s de dissimuler sont aujourd’hui accentuées par certain·e·s. « Le message adressé est : « reconnaissez ma fatigue ». [..]. On surjoue la fatigue et on devient ce que l'on veut paraître. » Le philosophe Pascal Chabot y voit une volonté de mettre en valeur son rythme de vie effréné. Dans une société où les diktats poussent à travailler dur, toutes les manières sont bonnes pour éviter d’être étiqueté de marginalisé, voire même de paria.

Un droit à la paresse ?

C’est précisément ce que critique Paul Lafargue. Dans son essai « Le Droit à la paresse », le militant socialiste français rejoint Karl Marx sur la notion d’aliénation idéologique du prolétariat. Selon lui, la classe dominante capitaliste a réussi l’exploit de faire adhérer les prolétaires au dogme du travail. Ce faisant, iels travaillent sans que les capitalistes aient besoin de les contraindre puisque l’idéologie permet d’obtenir leur consentement. L’essayiste ne s’arrête pas là et parle de masochisme prolétarien pour désigner la folie des gens qui aiment le travail alors qu’il les détruit. Pour mieux comprendre ce phénomène, Paul Lafargue pointe du doigt trois responsables qui façonnent l’opinion et qui ont réussi à ériger le travail en valeur. En plus des économistes, cette idée est en effet défendue par les moralistes et les prêtres. L’ancrage judéo-chrétien de notre société a planté dans l’inconscient collectif la nécessité de souffrir dans l’ici-bas pour atteindre l’au-delà. Péché capital, la paresse n’est pas une option pour les enfants pleins de culpabilité du péché originel. Quant aux moralistes, le travail est désigné comme le correcteur des vices. C’est la solution qui nous détournerait de nos passions pour nous raffermir.

« Le travail éloigne de nous trois grands maux : l’ennui, le vice et le besoin. »

Voltaire

Lafargue ne partage pas cette vision. Selon lui, notre exploitation ne peut être justifiée par le besoin dans la mesure où celui-ci ne connait pas l’excès. Derrière le travail, c’est l’absence de modération et la tendance à la démesure que Lafargue critique réellement. L’économiste français explique d’ailleurs que le rapprochement entre travail et valeur est la clé de voûte du capitalisme pour faire croire aux travailleur·euse·s que le labeur est nécessaire à leur épanouissement. Pourtant, les premier·ère·s bénéficiaires sont celleux qui les exploitent. L’essai insiste sur le piège capitaliste consistant à faire passer le travail pour une valeur positive alors qu’il s’agit d’un levier de domination.

Lafargue regrette la confusion de la richesse comme fin en soi et soutient que l’épanouissement ne passe pas par l’enrichissement mais par le loisir, le plaisir et le temps libre. Le droit à la paresse est avant tout celui de s’affranchir de la machine productiviste pour trouver le réel épanouissement humain. S’il fallait encore illustrer sa radicalité, Lafargue appuie l’importance de jouir de la paresse et non seulement du loisir. C’est en cela qu’il va plus loin que la plupart des socialistes. En effet, la paresse repose sur l’inactivité au contraire du loisir qui repose sur l’activité. Hors de question non plus d’assimiler la paresse au repos. Dans la logique capitaliste, le·la travailleur·euse est une énergie renouvelable. Le repos fait donc partie intégrante du labeur en ce qu’il permet de renouveler l’énergie du travailleur·euse pour qu’iel se remette au travail. Paul Lafargue refuse donc de se faire leurrer en se contentant du repos…

Slow life et Dolce far niente

Le ton est bien entendu provocateur. Mais derrière cet essai volontairement satirique, Paul Lafargue s’attaque à la normalisation de la place prépondérante qu’occupe le travail dans nos vies au point d’oublier la réelle finalité de l’existence : non pas l’effort mais le bonheur. Abordé de cette manière, le propos du socialiste français fait écho à l’émergence de tendances sociétales contemporaines. Le slow life désigne un ralentissement du rythme de vie pour mieux apprécier le quotidien. Face à la frénésie des journées de travail qui s’enchainent, beaucoup font le choix de réduire la vitesse…

« On a trop tendance à s’oublier dans notre vie modelée autour de la productivité. J’ai donc décidé de me choisir, pas pour fuir mes responsabilités, mais pour être au contraire présente et consciente de ce que je fais, plutôt que de me faire brasser comme une feuille au vent. »

Karine St-Germain Blais

Né en 1986 dans le domaine de la nourriture, le mouvement slow connait multiples évolutions avant de devenir un concept englobant tous les domaines de la vie quotidienne. Aujourd’hui le hashtag #SlowLife compte six millions de publications sur Instagram.

En Italie, le ralentissement va jusqu’à l’arrêt complet. En réponse à la machine productiviste, le Dolce far niente (qui peut être traduit par « que c’est bon de ne rien faire ») est un célèbre proverbe du pays méditerranéen. Par cette expression, les Italien·ne·s affirment l’importance de profiter de ces instants où nous ne sommes pas en train de courir derrière des to-do lists à cocher. S’allonger sur l’herbe et profiter du soleil caressant son visage, siroter sa tasse de café en observant les gens arpenter les rues depuis sa fenêtre ou juste prendre le temps de méditer… Tout cela sans culpabiliser en pensant à ce que l’on devrait être en train de faire : voilà ce qu’est le Dolce far niente.

D’un pamphlet contre le travail à l’art de ne rien faire en passant par l’importance de ralentir le rythme, le spectre est large. En somme, il s’agit avant tout d’invitations à réfléchir à notre rapport au travail. Qu’il soit fait de semaines surchargées ou de journées caractérisées par leur légèreté, l’enjeu est de le conscientiser. Travailler pour vivre ou vivre pour travailler, une décision à prendre en âme et conscience.

Ilyas Boukria
21/3/2024

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