
Curieuse de tout ce qui se dit à voix basse, Youssra raconte les rencontres qui laissent des traces. Au Samusocial, elle a tendu l'oreille entre un couscous, un podcast et un dinosaure qui danse sur Cheb Khaled.
« Samedi 27 juin : rdv 16 h, 38 boulevard Prince de Liège », dixit la notification de mon calendrier,
deux heures avant mon arrivée au Samusocial en ce samedi caniculaire.
Mais ce jour-là, ce ne sont pas les 34 degrés qui gagnent le concours d’intensité. Le plus dur, c’est de s’incruster lors de la clôture.
D’espérer la rencontre lorsqu’on se dit au revoir.
Je descends du 89, à Paulsen, et marche cinq petites minutes, étouffée par le souffle chaud.
J’arrive devant le centre permanent pour personnes vulnérables.
Je me présente à l’accueil : « Bonjour, je viens rejoindre les Ambassadeur·ices d’Expression Citoyenne. »
Je ne connaissais personne d’autre à ce moment-là, je ne pouvais que m’agripper au groupe.
C’est rassurant d’appartenir.
À un groupe, à une entité reconnue, à quelques mots qui justifient ma présence ici.
Le monsieur à l’accueil m’indique le couloir à emprunter et j’arrive dans une grande salle.
Ça m’a tout l’air d’un réfectoire. Au fond, j’aperçois Lemane (responsable de la communauté des
Ambassadeur·ices). Elle déplace des tables et empile des chaises. Je dépose mes affaires et je fais
comme elle. Pendant quelques minutes, attention : les chaises.
Puis, Magali (un peu la Lemane du Samusocial) nous rejoint en annonçant : « nous attendons cent personnes pour ce soir».
Son annonce me sort de l’hyperfocus sur la tâche répétitive et me remet dans le contexte.
Le centre situé boulevard Prince de Liège a ouvert ses portes en novembre 2021. Partiellement financé
par la Commission communautaire commune (Cocom) et l’Institut national d’assurance
maladie-invalidité (INAMI), il peut accueillir 160 personnes vulnérables toute l’année, les héberger et
les soigner. La MediHalte y offre un encadrement médicalisé à 45 personnes.
Au printemps 2026, une petite équipe d’Ambassadeur·ices d’Expression Citoyenne a rejoint la
maisonnée déjà constituée des médecins, des infirmier·ères, des aides-soignant·es, des assistant·es
sociaux·ales et des éducateur·ices qui assurent l’encadrement et le suivi des résident·es.
Les compétences médico-psycho-sociales étant déjà mobilisées tout au long de l’année, qu’apportent
ces nouvelles recrues arrivées pour quelques semaines d’animations à la saison de l’éveil ?
Je me demande ce qu’il s’est passé entre les résident·es et la petite équipe d’Ambassadeur·ices avant
que je débarque comme une touriste (ce n’était pas mon intention, mais j’étais engluée dans cette
sensation), bien qu’à l’heure (cette fois), après l’heure à la fois.
On m’explique que l’objectif des animations proposées par l’organisation de jeunesse est l’initiation à
la prise de parole. Au fil des ateliers, des paroles émergent. On en laissera une trace.
On écrit (en graffiti) sur les murs (du centre) le nom de ce qu'on souhaite: “liberté”.
Mais la route vers la convoitée liberté est sinueuse. Ce n’est pas du tout droit. Aux angles morts, il y a
une multitude de réalités, de fractures, d’histoires, de backgrounds.
L’une des animatrices me confiera : « Tu viens avec un kit, une notice, des outils, mais ce n’est pas le bon meuble à monter. »
Alors, on ne rebrousse pas chemin, on adapte l’itinéraire. Il faut réduire la vitesse. « Ce qui devait prendre trente minutes prend une heure et c’est OK. »
Et en adaptant le rythme, il se passe quelque chose d’aussi beau que le printemps.
Les adultes renaissent, enfin, plutôt les enfants qui sommeillent en chacun·e.
Malgré la lourdeur des nuits, des saisons, des vies qui ont précédé.
« Tu veux que je dessine quoi ? », demandent celleux intimidé.e.s par la peinture, le crayon, le papier.
Samir prend un pinceau et le fixe pendant une dizaine de minutes. « Depuis que je suis enfant, je n’ai
pas touché à ça. » Son voisin propose, sans mettre le paquet, un bouquet, des fleurs. « Juste, j’aime ça,
alors j’en ai dessiné. »
Lux et Kawtar arrivent à leur tour. Iels doivent réaliser un podcast avec quelques bénéficiaires. Voilà
un terrain sur lequel je me sens moins comme une imposture. Je les suis.
J’atterris à Oran. Dans le berceau du raï, un jeu d’enfants tourne au drame. Mohamed Amine y a
perdu la vue le 29 août 2007, à neuf heures et demie. Je suis frappée par la mention de l’heure. Deux
garçons jouent avec de la chaux. Mohamed Amine est dans la même rue et c’est son visage qui
réceptionne ce drôle de ballon… Il n’en dit pas plus sur le jour de l’accident.
Il est très souriant, bavard et nous donne matière à (re)voir pendant cette heure de discussion. Parmi
ses histoires, il glisse son guide de survie pour les journées qui donnent beaucoup de raisons de broyer
du noir : « Je ne parle à personne, je me relaxe seul, j’écoute de la musique, je fais du sport, je fume. »
Pendant vingt-quatre heures, pas plus. Après, la communication avec d’autres humains redevient
possible, même si (ce sont ses mots) « perdre la vue permet de voir que les humains ont trois visages,
même pas deux, trois ».
Il n’en dira pas davantage sur les alter ego des humains, mais il mentionne des valises volées par des
personnes censées l’aider, rencontrées sur les voies qu’il a empruntées pour retrouver la vue.
Mohamed Amine a une couleur préférée : le bleu (du ciel). À qui il s’adresse souvent.
Quand sa femme le quitte avec les prunelles de ses yeux, ses enfants, et que « tout le monde attendait que je me suicide », Dieu l’envoie en Belgique pour retrouver ses yeux. Il en est convaincu.
Près de vingt ans après l’extinction des feux, pour lui, la lumière au bout du tunnel, c’est l’expertise
du docteur Duchesne, à Liège, et l’opération qu’il espère subir en juillet 2026 pour retrouver la vue.
Mohamed Amine n’en a que faire des papiers, de l’argent ou de je ne sais quelles fausses promesses
européennes.
Avant de passer la porte pour passer à table, il frappe une dernière fois lorsqu’il déclare calmement,
triste, mais pas défaitiste : « J’ai laissé le monde en 2007. »
Après l’enregistrement, c’est l’heure de manger. Dans le réfectoire agencé à mon arrivée, les résident·es commencent à s’installer.
Dans la salle d’à côté, plus agitée, on se prépare à la scèneouverte prévue pour digérer et clôturer cette journée.
On chante, on danse et Igor, résident star de ce pré-show, enfile son costume de dinosaure.
On est passé de peu à côté du jour sacré. Et peut-être d’autre chose aussi. Khaddouj nous a, comme
d’habitude, offert un repas qui goûte la générosité et l’amour d’une maman ayant passé des heures en
cuisine.
La dégustation, quant à elle, a bouleversé les codes et les habitudes, les miens du moins.
Un couscous, normalement, c’est une grande assiette au centre de la table, les convives, la famille
autour. Chacun·e muni·e de sa cuillère, on discute, on parle en même temps, on partage, on découpe
les légumes à même la grande assiette pour que tout le monde puisse goûter de tout.
Ce n’est pas seulement sustenter son propre corps, c’est aussi une manière subtile de prendre soin des
corps et des âmes à nos côtés. Un regard complice, un aliment préféré réservé parce qu’on sait qu’il
s’agit du préféré du voisin, un rire avec un soupçon de panique lorsqu’un·e autre manque de s’étouffer
parce qu’iel riait en avalant, justement. Méfiez-vous des grains.
D’ailleurs… « Je veux du riz ! », s’exclame une voix qui me sort de ma tablée rêvée.
Ni cantine ni restaurant, on se retrouve dans un dispositif juste au milieu. Les résident·es sont assis·es
sur des chaises, en demi-cercle. Il n’y a pas de table. Les Ambassadeur·ices et le personnel du centre
font le service. Beaucoup d’allers-retours, chargé·es d’assiettes individuelles, pour servir la centaine
d’invité·es.
Dans l’assemblée, il y a Ahmed, un rappeur introverti qui prend son pied sur scène après avoir mangé,
Aïcha aux yeux de chat, ex-mannequin d’une grande maison, Igor déguisé en dinosaure qui danse sur
un titre de Cheb Khaled.
C’est un chaos organisé. Un mélange de silence et de boucan, de mouvements répétitifs et d’autres au
ralenti, des effluves de nourriture, des odeurs démasquées par la chaleur. Rassemblé·es au même
endroit, mais dispersé·es par différentes pensées, douleurs, besoins.
Une envie d’hospitalité aux airs de charité.
Finalement, j’ai pu rencontrer, discuter autour d’un thé, partager un repas, assister à un spectacle,
poser des questions lors du podcast. Mais certaines persistent, notamment celle-là :
pourquoi la glu ne m’a-t-elle pas tout à fait quittée ?


